"Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner" de Christine Citti par Jean-Louis Martinelli : l'urgence d'être écoutés

À voir si : vous avez le cœur bien accroché

Du 5 au 28 juillet 2019 à 11h
au Festival OFF d’Avignon
au Théâtre des Halles

© Pascal Victor/ArtcomPress

© Pascal Victor/ArtcomPress


“J’ai pas que ça à faire de discuter avec toi”
”C’est ça… Casse-toi !”

Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner, Christine Citti


Dans une pièce poignante et nécessaire, Christine Citti fait entendre les voix des jeunes oubliés de la société qui n’ont parfois que le choix de devenir des « chiens enragés ». Passe entre les filets de cette parole brute un flot de tendresse chargé d’espoir.

Dans une espèce de salle de classe sans âme, des jeunes sont affalés un peu partout, sur un sofa ou dos au mur, le regard fermé et prêt à bondir à la moindre provocation. Soudain, une femme entre. Elle parle peu. Intrigués, chacun va venir la questionner ou tout simplement l’approcher. Et la parole de se délier…

Cette pièce de théâtre apporte déjà une pierre à l’édifice.
— Apartés

Une mise en scène qui laisse place au témoignage et à l’écoute



Christine Citti, l’auteure, est aussi Christine Citti, l’actrice. Témoignant directement de ses propres expériences d’immersion dans des foyers d’accueil d’urgence, elle se fond elle-même dans la pièce. Son rôle ? Venir faire du théâtre dans ce lieu sensible. Mais comme le montre la pièce, elle ne peut pas faire grand chose et prend alors simplement des notes dans un carnet. Au fil des jours, cette présence adulte non-coercitive - à l’inverse des éducateurs qui doivent gérer les comportements, les entrées et sorties, la logistique etc… - libère les esprits et apaise les corps. Les huit jeunes abandonnent leurs coups de poing, leurs coups de sang, leurs rivalités à haute-tension (dans une mise en scène imagée par des chorégraphies) pour une parole totalement transparente et quelques permissions d’embrassades et de réconfort. Ils nomment tous leurs souffrances avec une précision et une sensibilité qui crèvent le cœur : une jeune fille qui se fait battre par son beau-père et préfère donc rester en foyer que de retourner vivre avec sa mère, aborde ses pensées suicidaires avec un naturel qui terrifie… Sans amour, sans considération, sans affection, ils deviennent non pas des « loups » combattants mais des « chiens enragés » comme dit l’un d’entre eux. Et ce n’est qu’un cercle vicieux : le foyer d’accueil d’urgence - et c’est extrêmement bien montré dans la pièce -, gère les urgences justement et non pas les projets ou les âmes. Les éducateurs eux-mêmes, remplis de bonne volonté au départ, sont bien vite débordés et n’ont pas « que ça à faire de discuter »

Des comédiens vibrants de sensibilité

Si la réalité sociale est encore bien plus violente que ce que la pièce dévoile, le témoignage est vibrant de justesse et suscite une empathie totale envers ces jeunes, amenant à recontextualiser leurs comportements violents. Ils ont tous des projets de vie plus ou moins aboutis mais ils ont tous de très graves problèmes à gérer. Alors pour s’en sortir, ils cherchent tous les moyens quitte à abandonner des études de médecine pour gagner plus vite du fric avec la vente de drogues. Leurs voix se font entendre, peu à peu, dans des confessions brutes où transpire, toujours, le manque d’amour. Les comédiens sont fabuleux, sans pathos aucun et bouleversants. Et la présence de cette femme qui ne fera peut-être pas mieux que les autres - comme le lui dit un éducateur - donne un espoir fou malgré tout : celui de répondre à la souffrance par la tendresse. Reste qu’il faudrait pouvoir faire plus, témoigne Christine Citti dans un monologue final déchirant. Cette pièce de théâtre apporte déjà une pierre à l’édifice.

Claire Bonnot

"Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner" de Christine Citti par Jean-Louis Martinelli

Durée : 1h30