"Un tramway nommé désir" de Tennessee Williams par Pauline Susini : on a tous en nous quelque chose de Blanche !

À voir si : vous avez le cœur passionné et tourmenté

Jusqu’au 25 mai 2024
au Théâtre des Bouffes Parisiens

© Christophe Raynaud de Lage


“Je ne veux pas de réalisme. Je veux de la féérie. Je veux enjoliver les choses. Je ne dis pas la vérité, je dis ce que devrait être la vérité”

Un Tramway nommé désir, Tennessee Williams


Pièce de théâtre et film de légende, le « tramway nommé désir » de Tennessee Williams prend une trajectoire bien plus affirmée pour la cause des femmes dans la mise en scène bouleversante de Pauline Susini. Le jeu à corps et âme (perdue) de Cristiana Reali offre une incarnation poignante au(x) combat(s) quotidien(s) des femmes.

Dans la fumée étouffante de la Nouvelle-Orléans, à la sonnerie du tramway, elle apparaît…la “Blanche” colombe (enrubannée, toute de rose vêtue, l’air innocent) de la pièce de théâtre de Tennessee Williams, Un Tramway nommé désir (1947). Devenu mythique avec le film d’Elia Kazan (1951) et ses deux montres sacrés, Marlon Brando et Vivien Leigh, il revient à sa première forme d’adaptation, le théâtre, alors déjà hanté par le jeu incandescent et troublant de Brando. Pauline Susini, la jeune metteuse en scène de l’adaptation française (traduction de Isabelle Famchon) a choisi de mettre à terre cette figure vénérée du sex-symbol pour mettre sur le devant de la scène la brutalité pure et simple de la domination masculine. Une relecture puissante et nécessaire.

Un étau qui se resserre, des vies de femmes sacrifiées

Elle débarque avec ses valises chez sa soeur Stella, prétextant une visite de courte durée, pour voir comment son aînée s’est installée. Le Tramway s’est arrêté au stop “Cimetière”. Ce n’est certainement pas un hasard : le deux-pièces est un trou à rats. Blanche apprend qu’il lui faudra cohabiter avec son beau-frère, Stanley. L’homme est brutal - un ouvrier porté sur l’alcool, le jeu et le sexe - et jauge instantanément cet élément perturbant dans une vie façonnée à son avantage : une petite femme à la maison, des copains autour de la table, des coups d’éclats les soirs de beuverie. Blanche, héritière (bien que ruinée), est délicate, parfumée, minaudante et se permet de dire ce qu’elle pense. Le face-à-face sera terrible. Stanley fera tout pour la détruire. C’est là où le texte est fascinant et nous tiraille pour mieux nous impacter ensuite : Blanche n’est pas cette créature évaporée que l’on croit. Elle porte un lourd secret. Petit à petit, on apprendra des choses accablantes, le plateau se refermant toujours un peu plus sur cette femme insaisissable qui aspire à la sécurité et à la beauté et qui sera pourtant à jamais traquée. Son beau-frère enquête et, la voyant brisée, démunie, sans soutien, jouit pourtant de la voir crucifiée sur l’autel d’une moralité qui ne s’applique d’ailleurs qu’aux femmes. Blanche se réfugie alors dans le rêve jusqu’à sombrer dans la folie. Malgré quelques longueurs de mise en scène, Pauline Susini convainc en mettant l’accent sur l’impossible condition des femmes - Stella aussi est une victime (de la violence conjugale) : en évitant de faire de Stanley une icône de la virilité, bouffie de désir et suscitant le désir, la metteuse en scène rappelle puissamment où se place la violence. « C’est violent, anxiogène, étouffant. Ce n’est ni ambigu, ni sexy. C’est un système d’oppression et de destruction massive, qui tue 1 femme en France tous les 2 jours. Alors continuons à lutter contre ces visions masculinistes et archaïques », écrivait-elle sur son compte Instagram le 8 mars dernier. La tension, l’irrespirable, vient ici d’une lente mise à mort, implacable, de secrets dévoilés en amour-propre violé, d’humiliations en agression physique, envers une femme qui ne demandait qu’à revivre. Le final n’en est que plus révoltant, bouleversant et presque libérateur. Blanche a peut-être vaincu : elle décide de plonger dans son rêve enchanté, envers et contre tout. L’asile sera la seule demeure que la réalité veut bien lui offrir. Désenchantement, terrible condition des femmes (encore aujourd’hui), folie (pas si étrange que ça), tendresse absente… et la vie malgré tout. Une pièce belle et essentielle dont on ne sort pas indemnes.

Un rôle fou, des interprétations intenses

Dans ce huis-clos dramatique, le sort - et les projecteurs - s’acharnent sur le rôle-titre : Blanche, un prénom sanctifié pour une existence condamnée. Cristiana Reali (nommée au Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre privé) l’aime passionnément, à la folie, on le devine. Elle l’habite par toutes ses pores, toutes ses poses, toutes ses minauderies, tromperies, désespoirs, peurs… Le spectateur ne peut s’empêcher de suivre tous ses faits et gestes, tous ses changements d’humeurs. Elle trouble, cette Blanche, elle émeut, elle force l’admiration parfois. Sa ressemblance avec Vivien Leigh ou encore une autre héroïne de l’univers de Tennessee Williams, Elizabeth Taylor, nous immerge encore un peu plus dans ce drame affolant d’une jeune femme à laquelle le rêve de l’amour pur a été arraché et qui tente - admirable ! - de recoudre la cicatrice. La comédienne était déjà époustouflante dans le registre pour La Ménagerie de Verre signée du même auteur. Son tortionnaire, Stanley, en la personne de Nicolas Avinée - jamais torse nu ! - est juste mais peut-être pas assez pervers. Il n’est pas simple de trouver la bonne note après l’image laissée par Brando, bien que trop érotisée. On notera le jeu tout en nuances de Lionel Abelanski-Mitch (nommé au Molière du comédien dans un second rôle) en soupirant dépassé par les évènements mais à la rédemption poignante. Alysson Paradis (nommée au Molière de la comédienne dans un second rôle) en femme soumise, Stella, prend une belle intensité au fur et à mesure de la pièce, démontrant que la sororité a de puissants atouts. Enfin, la présence élégante de Djibril Pavadé promet - peut-être - un avenir enchanté à la délicate Blanche.

Claire Bonnot

"Un Tramway nommé désir" de Tennessee Williams mis en scène par Pauline Susini

Durée : 2H15 sans entracte