"Le Pays lointain" de Jean-Luc Lagarce par Clément Hervieu-Léger : voyage aux confins de l'âme humaine

À voir : si vous avez le cœur passionné et tourmenté

Jusqu'au 13 octobre 2017
au Théâtre National de Strasbourg et en tournée

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"Il a toujours été comme ça, à regretter tout et son contraire. Ton malheur ne fut jamais qu'un malheur soi disant. Tu es pris par ce rôle. Une façon de tricher, de te protéger et de fuir. Rien en toi n'est jamais atteint."

Le Pays lointain, Jean-Luc Lagarce


Superbe meneur de troupe et maître dans l'art du théâtre choral, Clément Hervieu-Léger offre une version bouleversante de la dernière pièce autobiographique de Jean-Luc Lagarce, écrite quelques semaines avant sa mort, en 1995. En adaptant avec sensibilité cette histoire d'un jeune homme qui vient annoncer sa mort prochaine à sa famille qu'il n'a pas vue depuis vingt ans, le pensionnaire de la Comédie-Française nous offre un voyage troublant au cœur de notre propre histoire personnelle. L'essence du théâtre même.

« Plus tard ». Soudain mis en lumière au son d’une percussion brutale et angoissante, Loïc Corbery (Louis) se tient debout face au public. D’un regard de défi, il explique qu’un jeune homme, à l’heure de sa mort, va retourner sur ses pas, faire un voyage, pour regarder tout ce que fut sa vie. Pourquoi ? « Pour annoncer ma mort prochaine et irrémédiable(...), en être l'unique messager(...), me donner une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et d'être mon propre maître ». Et le voilà convoquer dans des scènes « rejouées », au beau milieu d'une aire d’autoroute aux airs de no man’s land, tous les Garçons de sa vie, l’Amant mort déjà et les autres membres de sa famille choisie.

Un texte d'une finesse extrême sur un parcours personnel au destin universel

Quand Xavier Dolan choisit d'adapter au cinéma Juste la fin du monde, Clément Hervieu-Léger décide, lui, de convoquer tous les « fantômes » de la vie de Louis - comme il aime à citer son maître Patrice Chéreau - en mettant en scène Le Pays lointain. Alors que la première œuvre se centrait sur le retour du fils dans sa famille biologique, la seconde élargit le champ de sa vie en y mêlant les membres de la famille qu'il s'est choisi : ses amis, ses amants... Le personnage principal se dessine doucement au gré de ses propres questionnements - « J'ai brisé ma vie en ne donnant pas tout » - ou de ceux de ses confidents, Longue Date (l'ami de) notamment, amants et parents : « Il n'a jamais été du genre à ne pas calculer (...) Il a toujours refusé de prendre le numéro de quelqu'un (...)Tu ne nous embrasse pas (...) Tu es un douloureux garçon ». Toujours (ou presque) mutique, répondant d'un sourire douloureux (ou grimaçant), le Misanthrope de Lagarce (re)traverse les étapes de sa vie passée et affronte celles du temps présent. Ce temps présent est celui qu'il "offre" (ou impose) à sa famille délaissée depuis trop longtemps. Et il est pesant. Lourd de non-dits, de sentiments inexprimés, de rancœurs construites sur l'absence. La sœur (Suzanne), la belle-sœur (Catherine), la Mère, le frère (Antoine) s'épanchent tour-à-tour à son arrivée, comme gênés, émerveillés, interloqués ou totalement remontés. Jamais Louis ne pourra annoncer ce qu'il vient annoncer. Il le savait, il le pressentait : « Et plus tard, vers la fin de la journée, c'est exactement ainsi, lorsque j'y réfléchis, que j'avais imaginé les choses, vers la fin de la journée, sans avoir rien dit de ce qui me tenait à cœur. » Qui n'a jamais été paralysé à l'idée de prononcer certains mots, étreint par la pudeur, l'amour-propre ou l'orgueil ? Longue Date avait prédit à Louis la fin de l'histoire : « C'est cette peur de l'affection, des sentiments, des douleurs, de l'amour qui te feront reculer ». Mais Louis est-il forcément le coupable ? Il se sent lui-même depuis toujours incompris et le confesse, dans un douloureux monologue : « L’impression très précise qu’on m’abandonna toujours/ à moi-même, à ma solitude, au milieu des autres, parce qu’on ne saurait m’atteindre/Parce qu'on ne saurait me toucher, m’émouvoir. » Son frère, Antoine, l'accusera de se complaire dans le « beau rôle » : « Ton malheur ne fut jamais qu'un malheur soi disant. Tu es pris par ce rôle. Une façon de tricher, de te protéger et de fuir. Rien en toi n'est jamais atteint. » Au travers de ces règlements de comptes familiaux âpres et déchirants, Jean-Luc Lagarce questionne notre propre place en ce monde, notre besoin de tendresse et notre désir de reconnaissance. La gorge serrée, le sourire figé, Louis ne dira pas les mots, ceux qui auraient pu expliquer, panser les blessures, caresser. La justesse de l'écriture de Lagarce est formidable, poignante, sans aucun pathos, terriblement essentielle, contemporaine, universelle. Et Clément Hervieu-Léger fait entendre à merveille ce douloureux chant du cygne, cri testamentaire, SOS d'un terrien en détresse.

Mis en scène avec une infinie confiance en la vie (et le théâtre) et joué avec une justesse poignante par une vraie famille d'acteurs

Un seul décor pour dérouler toute une vie. Celui dans lequel une voiture rouillée est délaissée au bord d'une aire d'autoroute où trône une cabine téléphonique abîmée. L'image, sans doute, de la parole qui veut se livrer et ne le pourra jamais. Onze comédiens viennent petit à petit prendre leur place et la parole dans ce lieu cabossé. La complexité, l'exigence du texte résonne bien dans ce ballet d'acteurs qui parlent ou se regardent. Les différents tableaux sont d'une esthétique folle à l'image de la mise en scène de Monsieur de Pourceaugnac. Si la première partie, le Prologue, est longue - mais nécessaire pour installer les rapports entre les personnages, la deuxième partie renoue avec les mises en scènes virevoltantes, vibrantes et passionnées de Clément Hervieu-Léger. Loïc Corbery (Louis) est formidable en être insondable. Ayant plutôt le physique d'un jeune premier à l'âme généreuse, il joue à merveille l'esprit torturé. Audrey Bonnet (Suzanne, la sœur) est celle par qui le déchirement arrive : avec une simplicité poignante, elle campe cette âme blessée qui aime et souffre à corps perdu. Nada Strancar (la Mère), à la voix si profonde qu'elle remue le cœur, est profondément émouvante en mère de famille qui implore son fils prodig(u)e de se tourner vers sa famille. Mention spéciale au monologue de Louis Berthélemy (l'Amant mort déjà), contant ses « derniers temps » avec la grâce d'un poète maudit et la beauté d'un ange condamné.

À l'image de l'écriture de Lagarce oscillant entre passé et présent, Clément Hervieu-Léger offre aux spectateurs un théâtre de transmission, qui se vit intensément au temps présent et chemine puissamment dans l'après. Réunissant sa famille théâtrale, celle de la Compagnie des Petits Champs, le metteur en scène patine ce texte tragique de sa touche nostalgique si touchante que l'on retrouvait dans son épopée familiale, Le Voyage en Uruguay. Rien de trop lourd ici, ni de trop insupportable car la vie, sans prendre le dessus sur une mort inéluctable, persiste à jamais dans des instants de vie éternels, eux, immortels. Quelle belle scène que celle du Père, mort déjà (émouvant Stanley Weber) remémorant à sa petite famille les virées en voiture du dimanche, les pique-niques bucoliques et les bagarres enfantines de ses deux bornés de fils ? Ce souvenir, pourtant anodin, vient colorer, le temps d'un moment suspendu, ce terrain vague au gris glacial et rassembler cette famille déchirée. Par quoi d'ailleurs ? Ce ne sont peut-être que les aléas d'une famille ordinaire qui tente de se parler et de s'aimer sans y parvenir jamais complètement. La vie, une vie, belle et cruelle à la fois.

Claire BONNOT

"Le Pays lointain" de Jean-Luc Lagarce par Clément Hervieu-Léger

Jusqu'au 13 octobre 2017 au Théâtre National de Strasbourg
1, Avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg

Durée : 4h15.
Dates et lieux de la tournée ici.