"Trahisons" de Harold Pinter par Christophe Gand : le « crime » était presque parfait

À voir : si vous avez le cœur léger

Jusqu'au 8 octobre 2017
au Lucernaire

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"Je pensais que tu le savais que je le savais"

Trahisons, Harold Pinter


Dans un décor en kit, changeable à l'envi, les multiples scènes de la vie conjugale, extra-conjugale et amicale du trio de Harold Pinter dans « Trahisons » sont ici impeccablement rendues. Où les silences et les conversations mondaines cachent bien les (ignobles) vérités. Déroutant.

Autour d'une petite table de café à l'esprit désuet attend, agitée, comme impatiente et presque effrayée, une belle femme. Quand vient à paraître un bel homme, le trouble mutuel s'installe. Elle et lui ont rompu il y a deux ans. Elle, est mariée à l'ami de celui-ci depuis des années. « Trahisons » peut commencer...

Un texte et une chronologie d'une précision perverse et jouissive

Avec un art tout britannique du flegme et de l'art de dire sans rien dire, le prix Nobel de littérature Harold Pinter offre avec « Trahisons », créée en 1978, une brillante voire effrayante analyse des rapports humains. Empruntant au vaudeville sa structure du mari trompé, de la femme et de l'amant, il y ajoute sa sauce piquante et indéniablement déroutante. Quand, deux ans après leur rupture, Emma annonce à Jerry qu'elle a enfin tout avoué à son mari (Robert), Jerry ne comprend pas pourquoi maintenant. Quand il apprend que Robert savait, en réalité, depuis quatre ans, il est désemparé. Pourquoi Emma lui a menti ? Comment Robert a pu continuer à le voir sans rien laisser paraître toute ces années ? En remontant le cours du temps - dix ans depuis la première scène - Harold Pinter tire les fils de la trahison et c'est irrésistiblement haletant. Tout comme cette mise en scène sobre aux décors modifiables en un tour de main - à l'image des sentiments et actes humains dont il est ici question. Le texte d'une sophistication extrême s'entend parfaitement et les scènettes qui s'enchaînent sont tour à tour plus excitantes et plus intrigantes. Du théâtre divertissant mais pas que. Au fur et à mesure que les vérités se dévoilent, l'intérêt est grandissant.

portés par des comédiens impeccables aux regards, gestes et silences qui en disent aussi long que la prose impertinente de Pinter

Ici, pas de cris ni de larmes quand vient à se dire l'infâme. La matière vaudevillesque revisitée par Pinter est bien moins comique qu'on ne pourrait l'imaginer. Le dramaturge fait avancer l'intrigue à rebours provoquant plutôt des souffles coupés et explorant les amours-propres blessés. Qui trahit qui ? L'être humain et les sentiments sont imprévisibles même quand le « crime » (l'adultère) est parfaitement orchestré. Le triangle amoureux établi de la femme, du mari et de l'amant n'a peut-être pas toujours la substance que l'on croit. Ou comment Harold Pinter sonde les âmes humaines au plus profond et joue avec les possibilités multiples de la vie. Jerry, l'amant, est plus abasourdi de l'attitude désinvolte de son meilleur ami, Robert - qui se sait trahi par lui et sa femme - que de savoir qu'il sait. C'est le flegme (feint ?) de son meilleur ami qui l'atteint plus que de se dire que sa relation passionnée a pris fin. Dans ce milieu bourgeois londonien des années 70 - un éditeur, un agent littéraire et une galeriste - les convenances empesées cachent les non-dits. Sous les conversations répétées et ampoulées sur le squash se terrent des questions gênantes mais prégnantes. Les deux partenaires masculins, Jerry (Yannick Laurent) et Robert (François Feroleto) sont excellents à ce petit jeu de virile rivalité noyé sous des apparences d'entente cordiale. François Feroleto, presque effrayant, passe remarquablement de l'ami qui sait et qui torture psychologiquement le traître au mari trompé qui subit et souffre. Yannick Laurent, avec son air de ne pas y toucher, illustre bien, dans son jeu, que l'amant n'est pas forcément le gagnant. Gaêlle Billaut-Dano (Emma) installe d'emblée, par son physique (de grands yeux clairs dans lesquels il n'est peut-être pas si bon de se noyer) et son jeu (entre la froideur et des élans de passion), un personnage suspect avec lequel on ne sait pas sur quel pied danser. Cette pièce opère à merveille sa fascination sur le public, happé jusqu'à la dernière seconde et abasourdi à la sortie. 

Claire Bonnot

"Trahisons" de Harold Pinter mis en scène par Christophe Gand avec Gaêlle Billaut-Danno, François Feroleto et Yannick Laurent

Jusqu'au 8 octobre au Théâtre du Lucernaire
53, rue notre-dame des champs, 75006 Paris

À 21h du mardi au samedi, à 18h le dimanche
Durée : 1h20.