“(HAMLET, à part)” de Loïc Corbery : le théâtre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…

À voir si : vous avez le cœur passionné

au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Du 6 au 24 février 2019

© Christophe Raynaud de Lage, coll.CF

© Christophe Raynaud de Lage, coll.CF


Les grands personnages sont dans l’air qu’on respire au théâtre”

Philippe Avron cité par Loïc Corbery


Follement exalté, le jeune premier de la Comédie-Française explose dans son tout premier Singulis qu’il consacre à la figure tourmentée et légendaire d’Hamlet. Ce spectacle profondément intimiste et généreux déploie les références littéraires, théâtrales et musicales qui ont forgé et inspiré le comédien et invite à une vibrante et passionnante odyssée existentielle.

En s’installant dans le joli Studio de la Comédie-Française, on remarque des jambes dépasser du plateau. Un homme est caché derrière un bureau où traîne une sorte de bric-à-brac. C’est Loïc Corbery. On l’imagine rêver, ses cheveux à la houpette en l’air, un grand sourire aux lèvres, nonchalamment allongé sur ces planches qu’il connaît depuis si longtemps. Puis il vadrouille, regarde les gens s’installer. Nous avons vraiment l’impression d’être invité dans son antre secret, dans son théâtre intime. Et enfin, le voilà qui nous parle. (Hamlet, à part), dit le titre. Drame forcément, pensons-nous alors, un peu grandiloquents. On aime alors l’entendre nous demander, avec une sincérité remplie d’humour, d’éteindre nos portables et d’éviter de tousser car cela dérange toujours l’acteur qui joue sur scène. Il ajoute aussi, comme dans une confidence, que les murs tremblent ici parce qu’un bus passe sans cesse juste au-dessus de nos têtes - c’était d’ailleurs assez merveilleux pour se figurer les fonds des mers dans La Petite Sirène mise en scène par Géraldine Martineau.
Hamlet est déjà là, dans cette faculté à briser le quatrième mur…

Un seul-en-scène ardent habité de plusieurs personnages

Ce seul-en-scène est magnétique car imprévisible, exactement à l’image du personnage d’Hamlet.
— Apartés



Loïc Corbery a été tour à tour Christian, Alceste ou Dom Juan sur scène comme à l’écran - dans le formidable film de Vincent Macaigne qui égratignait avec une poésie trash son image de jeune premier - mais jamais encore Hamlet. Il ne le sera pas complètement dans cette pièce puisqu’il en explore plutôt le symbole au travers de ses propres interrogations de comédien fasciné et d’ancien adolescent avignonnais rêvant de théâtre et de Cour d’honneur. “(Hamlet, à part)”, sous-titrée “Shakespeare et autres”, s’abreuve ainsi chez les grands noms de la littérature et de la scène renforçant cette sensation de communion intense qui se dégage de toute cette mise en scène. Sans cesse, avec une fluidité extraordinaire dans le montage de textes, le sociétaire saute d’une scène de Hamlet - dont on se rappelle ou pas, là est tout le délice de cet exercice que l’acteur offre au spectateur - à un texte que l’on prend plaisir à découvrir ou reconnaître peut-être. Quel témoignage d’une grande modernité de Sarah Bernhardt : « C'est une âme qui veut s'échapper de son enlacis charnel. C'est pourquoi je prétends que ces rôles gagneront toujours à être joués par des femmes intellectuelles qui seules peuvent conserver leur caractère d'êtres insexués, et leur parfum de mystère. Toujours au théâtre, la part faite aux hommes est la plus belle. » Quelle scène intense et rock’n’roll que celle où retentit, sous les rires, le son du Thriller de Michael Jackson pour convoquer le spectre du père de Hamlet et rappeler que le théâtre est lui aussi pétri de revenants qui portent les acteurs : « les Fantômes (…) nous précèdent, accompagnent nos personnages, flottent encore dans l’air alors que nous n’y sommes plus. Les grands personnages sont dans l’air qu’on respire au théâtre », rappelle le comédien citant Philippe Avron.
Rire, émotion, musique et folies habitent ce plateau devenu le passionnant cabinet de curiosités de Loïc Corbery mêlant Alfred de Musset et Maurice Maeterlinck à Shakespeare et enchaînant les vinyles ou les enregistrements sur cassettes d’où résonnent ACDC, Wagner ou la voix de Jean Vilar.

Un comédien fascinant que l’on voudrait écouter encore longtemps

Ce seul-en-scène est magnétique car imprévisible, exactement à l’image du personnage d’Hamlet. Sur certains extraits de la pièce shakespearienne, on retrouve un peu en Loïc Corbery du jeu inquiétant de Kenneth Branagh dans sa belle adaptation cinématographique de 1996. Impressionnant, le comédien à l’allure toujours juvénile - parfaite pour évoquer Hamlet - varie aisément les tons et modifie d’un mot, d’une mimique, d’un mouvement - armé de son papier journal en guise d’épée, ne joue-t-il pas à Luke Skywalker dégainant son sabre laser ? -, l’atmosphère de la salle qui l’accompagne, happée. Soudain, le voici sorti de scène et frapper d'un coup de papier journal un fauteuil isolé au premier rang. « Tiens ! un rat », s’emporte-t-il, ressautant ainsi à pieds joints dans une scène dramatique de la pièce où Hamlet tue Polonius, laissant la salle pétrifiée et prête, hypnotisée, à le suivre partout où son esprit l’emportera…. « Être ou ne pas être, là est la question (…) Mourir… dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? »
Déchaîné et exalté, Loïc Corbery extirpe puissamment de cet air théâtral qu'il respire depuis longtemps, et où les grands personnages flottent tels des revenants, le mythe Hamlet et ce qu'il dit de lui et aussi beaucoup de nous. Un spectacle qu’il faudrait revoir et revoir encore pour aimer… un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, le théâtre.

Claire Bonnot

“(HAMLET, à part)”, Shakespeare et autres, par Loïc Corbery

au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Carrousel du Louvre
75001 Paris

Du 6 au 24 février 2019
Durée : 1h30 environ