"La Petite Sirène" de Hans Christian Andersen par Géraldine Martineau : une perle de l'océan (théâtral)

À voir si : vous avez le cœur léger et passionné

Du 15 novembre 2018 au 6 janvier 2019
au Studio-Théâtre de la Comédie-Française

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“Elle a désobéi et touché un humain”

La Petite Sirène, d’après Hans Christian Andersen, adaptation de Géraldine Martineau


À la Comédie-Française, l’un des contes fondateurs de notre enfance rejaillit des profondeurs avec la très belle, très douce, très juste adaptation de « La Petite Sirène » par Géraldine Martineau. Un spectacle qui scintille de plusieurs feux à l’image d’un conte merveilleux.

Dans cette jolie salle intimiste du Studio-Théâtre, alors que le noir se fait, nous voilà plongés dans le grand bleu, au cœur des profondeurs océaniques. De grands filaments scintillants - coraux luminescents - habillent l’espace scénique où deux personnages sont sagement assis sur des balançoires, une belle dame et une toute jeune femme, semblant flotter dans l’air envahi d’eau.

Une mise en scène d’une délicatesse infinie entre féérie et réalité

Cette mise en scène de Géraldine Martineau illustre avec une simplicité pure et poignante les différentes facettes d’un conte initiatique
— Apartés

Nous sommes au royaume des sirènes, à plus de mille lieues sous les mers où une douce grand-mère tente de maîtriser la nature romanesque et aventureuse de son “petit plancton”, celle qui n’a pas de nom, celle que nous connaissons comme “La Petite Sirène”. À l’aube de son quinzième anniversaire, la jeune sirène n’a qu’un souhait : découvrir le monde terrestre. La tradition autorise bien toutes les sirènes intrépides à prendre leur envol le temps de cette journée mais certainement pas d’aller se mêler aux humains. Le “petit plancton” n’en fera évidemment qu’à sa tête et bravera même une tempête pour réaliser son rêve. Alors que la Petite Sirène remonte joyeusement des profondeurs, elle assiste à la noyade d’un jeune homme dans les flots déchaînés. Dans une scène très poétique, le Prince - puisqu’il s’agit de lui - est alors secoué dans une danse inconsciente sur fond de musique pop et d’un éclatement de fumée rose. La Petite Sirène l’accompagne, se love contre lui et le soutient dans ce tourbillon terrible provoqué par les éléments, ici magnifiquement représenté au ralenti, illustrant ainsi une rencontre fondamentale. Elle le sauve, le porte sur le rivage, chante pour le ramener à la vie et… s’enfuit. Son cœur en est instantanément épris. Pour le retrouver, elle n’hésite pas à se laisser prendre dans les filets de la Sorcière des mers : elle lui livre sa voix - si pure - en échange de deux jambes. Lorsque le Prince la découvre sur le sable, il l’apprivoise très vite, d’abord étonné par cette jeune beauté qui ne peut parler, puis subjugué par son innocence et son étrangeté. Bref, c’est un vrai conte de fées. Débute alors une joyeuse séquence où le père du Prince, pourtant très terre à terre, finit par accepter cette drôle de demoiselle, comme envoûté par ses manières peu communes et rafraîchissantes. Le charme prendra pourtant fin dans une pirouette amère du destin.
Cette mise en scène de Géraldine Martineau, oscillant entre beaucoup de luminosité et une représentation de la cruauté de la réalité, illustre avec une simplicité pure, et donc poignante, les différentes facettes d’un conte initiatique. Les lampions de fêtes et le joyeux tango cohabitent avec l’apparition cauchemardesque de la Sorcière des mers et la désillusion de la Petite Sirène, délaissée dans un coin sombre lorsque le Prince, enfiévré, danse avec sa promise. La poésie enveloppe cette scénographie simple et sophistiquée jouant avec les lumières, les sons, les silences et la confrontation entre une vie terrestre connue et une vie aquatique inconnue, ici associée à la peur de l’étranger et à la difficulté actuelle à accueillir les migrants.

Des interprétations subtiles déployant tout le spectre émotionnel d’un conte merveilleux

On a aimé la place faite au(x) silence(s), aux regards et aux mouvements du corps dans cette mise en scène aux nombreuses chorégraphies. Quand la Petite Sirène prend son envol, quitte le nid familial, elle en perd sa voix mais acquiert des jambes, pour s’ancrer dans une nouvelle vie, celle d’une adulte qui doit s’incarner dans la réalité. Elle enlève ses écailles opérant ainsi sa mue de jeune femme, elle titube sur ses cannes essayant de trouver sa voie dans ce monde. Adeline d’Hermy a cette voix si pure, si belle qu’a la Petite Sirène et quand elle la perd, sa grâce naturelle de femme-enfant illumine littéralement toute la scène. On sourit, on rêve, on souffre, on pleure avec elle, guidé notamment par son regard intense atteignant une puissance bouleversante lors de la toute dernière scène. Son prince charmant est interprété par Julien Frison, tout vêtu de blanc, telle une apparition, qui joue merveilleusement le jeune homme romanesque. La suite de la distribution est toute aussi lumineuse : Danièle Lebrun éblouit de sa voix chaude et de sa présence sage en grand-mère de la Petite Sirène, amuse beaucoup en mère très bourgeoise de la princesse du palais voisin et effraye en Sorcière des mers à la bouche rose fluorescente tandis que Jérôme Pouly, le père du Prince, un peu bourru, apporte une gaieté bienvenue qui contraste avec la profondeur existentielle de la quête du personnage principal. Claire de La Rüe du Can est parfaite en sœur de la Petite Sirène et Princesse du palais voisin un peu cruche qui s’est trouvé au bon endroit au bon moment.
Bien loin de l’image édulcorée du dessin-animé Disney, la Petite Sirène de Géraldine Martineau reprend toutes ses couleurs, celles d’un conte merveilleux universel aussi féérique que profond, qui prépare au choix, au passage à l’âge adulte, parfois violent, parfois déroutant. Un chemin ardu sur lequel il y a toujours une (bonne) étoile à saisir.

“La Petite Sirène” d’après Hans Christian Andersen par Géraldine Martineau

au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Galerie du Carrousel, 75001 Paris

Durée : 1h10 environ