"La Machine de Turing" de Benoit Solès : c’est l’histoire d’un héros... méconnu

À voir si : vous avez le cœur bien accroché

Depuis le 4 octobre 2018
au Théâtre Michel

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“Les idées nouvelles effraient la plupart des gens”

La Machine de Turing, Benoit Solès


Ce spectacle profondément bouleversant en forme de biopic théâtral se vit comme une vibrante ode à la différence. La Machine de Turing écrite par Benoit Solès, qui en interprète aussi le rôle-titre, Alan Turing, décrypteur de la machine de guerre nazie “Enigma”, est ce que le théâtre populaire fait de mieux : du théâtre exigeant, divertissant, émouvant et impactant. Un rendez-vous culturel dont on sort… différent !

Une musique que l’on croirait sortie d’une bande-son cinématographique envoûte la scène du Théâtre Michel. Une ombre, soudain, surgit. Elle regarde une pomme, l’empoigne avec ferveur puis la repose. C’est Alan Turing, génie anglais des mathématiques, inventeur du premier ordinateur. Le comédien, Benoit Solès, s’assied alors face au public, le fixant de son regard bleu limpide et pénétrant, et démarre, habité, comme dans un conte : « C’est l’histoire d’un homme qui court. (…) Après quoi court-il, après quel savoir, après quel mystère ? C’est l’histoire vraie d’un homme qui avec sa machine allait peut-être changer le monde… »

Benoit Solès offre, en plus d’un texte haletant et profondément émouvant, une partition d’un dévouement total au personnage. Il s’attarde longtemps sur le public, optant pour un théâtre de l’instant, du partage des sensations et nous interrogeant du regard avec une douceur déchirante, illustrant la fatalité de ce destin tragique.
— Apartés

Entre flashbacks et adresses au public, cette pièce happe et bouleverse le public



Tout commence en 1952 dans un commissariat de Manchester. Le professeur Alan Turing est venu porter plainte pour un cambriolage. Le sergent enquêteur Mike Ross ne porte que peu de crédit au discours confus de ce drôle d’énergumène en pyjama et qui répond tout de go à la question « pas d’enfants ? » : « À part moi-même, aucun ». Au fur et à mesure de cet interrogatoire, des apartés nous emmènent des années en arrière, au cœur de l’intimité de cet homme qui semble se confier à nous - ou peut-être parle-t-il à Christopher, son premier amour, celui dont la disparition le marquera à jamais ? De ce traumatisme d’enfance à sa rencontre avec Arnold Muray, qui deviendra son amant mais pas vraiment son prince charmant, en passant par sa passion pour le dessin animé Blanche-Neige dont il chante sans cesse la comptine de la vilaine sorcière - plonge la pomme dans le chaudron afin qu’elle s’imprègne de poison -, Alan Turing se dévoile comme étant un grand enfant, idéaliste et ultra-sensible. Mais alors que le sergent Ross se demande s’il n’a pas affaire à un espion soviétique, s’ouvre une autre facette tout aussi fascinante du personnage. Alan Turing est un génie des mathématiques. Persuadé que les machines peuvent penser, il recherche le sens du monde par la pureté des équations et nous en offre une démonstration intense dans une scène de reconstitution d’un cours magistral. Acculé par les soupçons du sergent Ross, il finira par dévoiler ses deux plus intimes secrets : son homosexualité car celui qui l’a cambriolé n’est autre que son ex-amant, et, son activité pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est celui qui est parvenu à briser l’”Enigma”, la machine de guerre nazie, écourtant ainsi de deux ans le terrible conflit. Une information classée secret défense qui ne peut sortir du registre des confidences. Le sergent Ross est bouleversé, il a face à lui un être qu’il n’est pas sûr de pouvoir comprendre mais qui est un sauveur de l’ombre, un homme d’une grande humanité, un héros. Par ce face-à-face dans lequel la tension monte jusqu’à éclater en un déchirement moral, la pièce illustre avec force ce regard face à la différence. Choisissant la vérité, Alan Turing ne démentira pas les accusations d’homosexualité et il sera condamné pour ce fait en 1952. Épuisé intellectuellement et physiquement par la castration chimique qui lui est imposée, il se suicide à l’âge de 41 ans, en croquant (probablement) une pomme plongée dans du cyanure. Dure réalité que le monde des hommes quand le conte de fées ne se réalise pas. Le grand homme sera pourtant enfin réhabilité, à titre posthume, en 2013, par la reine Élisabeth II.

Une pièce vibrante qui ne peut laisser personne indifférent portée par (seulement !) deux comédiens exceptionnels, justes et extrêmement généreux

Benoit Solès est une apparition. Visage émacié, cheveux gris brillants, regard bleu envoûtant, il déroule le fil d’une personnalité hors-norme et fascinante que le public suit et découvre avec fièvre. Il bégaye, il se recroqueville, se tord un peu dans tous les sens, mal-assuré, étrange, un brin grotesque. Puis, se métamorphose soudain en parlant d’équations mathématiques : il est ce quasi-gourou mystique, ce prédicateur philosophique, transcendant - les yeux de Benoit Solès brillent intensément - qui apporte un sens nouveau et visionnaire à toutes choses. Son intelligence hors du commun l’enferme dans un monde que les autres ne comprennent ou ne peuvent pas comprendre. Il est alors cet être à part, quelque peu autiste, qui sera mis au ban de la société pour sa différence, justement. Benoit Solès offre, en plus d’un texte haletant et profondément émouvant, une partition d’un dévouement total au personnage. Il s’attarde longtemps sur le public, optant pour un théâtre de l’instant, du partage des sensations et nous interrogeant du regard avec une douceur déchirante, illustrant la fatalité de ce destin tragique. Interprétant trois personnages marquants pour expliquer cette folle vie d’Alan Turing, Amaury de Crayencour, est, lui aussi, d’une justesse poignante. On les sent, tous les deux, profondément touchés par cette vie bafouée.

Les férus de séries devraient se précipiter au Théâtre Michel : impossible de décrocher et les protagonistes sont sous vos yeux !
On prédit une belle saison de Molières pour ce spectacle merveilleux qui avait déjà braqué sur lui tous les feux au Festival OFF d’Avignon cet été. Et on n’oubliera pas que le curseur qui s’affiche sur notre ordinateur est peut-être - qui sait ? - le clin d’œil éternellement clignotant, vivant, vibrant, d’Alan Turing…

Claire Bonnot


“La Machine de Turing” de Benoit Solès, mise en scène par Tristan Petitgirard avec Benoit Solès et Amaury de Crayencour

au Théâtre Michel
38 Rue des Mathurins, 75008 Paris

Jusqu’au 31 mars 2019
Durée : 1h25