"La Tempête" de William Shakespeare par Robert Carsen à la Comédie-Française : une magie bien réelle

À voir : si vous avez le cœur léger et passionné

Du 9 décembre 2017 au 21 mai 2018
à la Comédie-Française

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"Nous sommes de l'étoffe dont nos rêves sont faits et notre petite vie est entourée de sommeil."

La Tempête, William Shakespeare


Maître en comédies musicales et opéras, Robert Carsen investit pour la première fois la scène du Français pour mettre en scène l'ultime pièce de Shakespeare, La Tempête. Privilégiant la délicatesse du songe entre ombre et lumière au folklore de l'aventure, il invite le public à s'immerger dans un rêve (ou un cauchemar) initiatique. Une tempête subtile qui invite à la rêverie productive.

Un décor blanc de blanc, un lit d'hôpital, un être fantomatique vêtu d'un pyjama immaculé, des ombres projetées... La salle Richelieu ressemble à un linceul. Pour Robert Carsen, ce sera « la tempête sous un crâne », celui de Prospero. Si cette première scène aux allures de tragédie psychologique inquiète, le romanesque de l'histoire reprend bien vite le dessus à l'écoute des premiers dialogues entre le duc déchu (parfait Michel Vuillermoz) et sa fille adorée Miranda (lumineuse Georgia Scalliet)...

Une tempête hantée et frémissante

En dépouillant l'espace de décors imposants et en optant pour un théâtre de présence - ombres immenses nous évoquant tout l'imaginaire fondateur de Peter Pan, acteurs au centre portant des costumes aussi légers que le vent - Robert Carsen offre un spectacle définitivement enveloppant. Très vite, le texte de Shakespeare, aussi poétique que rocambolesque, nous emmène sur les rives de cette île mystérieuse et inhabitée sur laquelle ont échoué Prospero et Miranda il y a douze ans de cela. Antonio, le frère et oncle, aidé du roi de Naples, Alonso (très majestueux Thierry Hancisse), les ont jetés à la mer. On l'imagine si bien cette île. Et pourtant, seule une vidéo en noir et blanc, projetée en fond de scène, illustre le ressac de vagues sur une plage. Tout se jouera dans cet espace clos, tel un monde en carton peuplé de marionnettes manœuvrées par un magicien, Prospero lui-même. Contrôlant les esprits et les éléments, il profite du passage de la cour de Naples et de son frère aux abords des côtes pour provoquer une... tempête. L'arrivée de l'équipage abasourdi est d'une telle esthétique : leurs uniformes et leurs valises attérissant sur cette scène déserte de tous décors offrent une imagerie digne d'une peinture. Tout comme ce moment où le jeune prince Ferdinand, fils du roi de Naples, se croit perdu sur cette plage inconnue et s'avance seul, torse nu, face à ces vagues en images de synthèse sorties tout droit d'un cauchemar ou d'un rêve. Tout est délicatesse dans cette mise en scène. Plus tard, quand Ferdinand et Miranda apprennent à s'aimer, Robert Carsen en offre le témoignage le plus délicieux aux traîtres et au public. Voici les tourtereaux, héros d'un film muet, jouant aux échecs sur une plage, cheveux aux vents, en noir et blanc. Un pur moment d'éternité et de beauté.

Les mots de Shakespeare résonnent merveilleusement bien dans cette mise en scène subtile. Ils ne se cognent pas mais hantent les parois de cet espace fermé, transfiguré par les esprits flottants et frémissants dont Ariel est le maître d'orchestre, lui-même aux ordres de Prospero. Le pouvoir magique de cet « esprit » inonde littéralement la salle Richelieu d'une clarté plus que d'une ombre, celle du pardon qui vient après la vengeance, celle d'un ciel redevenu calme après la tempête.

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portée par une troupe joyeusement habitée

Dernière pièce de Shakespeare jouée en 1611 et analysée comme une œuvre testamentaire, La Tempête offre une intrigue aux sens multiples et des personnages hauts en couleurs. La mise en scène dépouillée de Robert Carsen et l'excellence du jeu laissent magnifiquement passer toute la fantaisie des situations entre les rires, la tendresse et le drame. Scène d'anthologie par exemple que la rencontre entre les deux ivrognes au service d'Alonso, le majordome Stephano et le bouffon Trinculo courtisés par ce sacripant de Caliban, sauvage de l'île flairant le bon coup. Sur une scène jonchée de déchets en plastique, les excellents Stéphane Varupenne (Caliban), Jérôme Pouly (Stephano) et Hervé Pierre (Trinculo) jouent à la Commedia dell'arte dans un langage génialement fleuri. Autre trio qui régale : la passe d'armes verbale entre les deux fourbes de l'histoire - Antonio, duc usurpateur de Milan (magistral Judas, Serge Bagdassarian) et Sebastian, frère du roi de Naples (Benjamin Lavernhe, irrésistible traître et en alternance avec Noam Morgensztern) - et le vieux conseiller honnête (Gilles David est formidable) s'empêtrant dans sa loghorrée de gentil bougre. Pour ce qui est des moments de poésie infinie, contemplez à loisir la grâce de Christophe Montenez (qui peut définitivement tout jouer après avoir été l'un des infâmes dans Les Damnés) en sage esprit Ariel et le duo parfait que forment Georgia Scalliet,superbe d'innocence, et son prince enfiévré, émouvant Loïc Corbery.

La magie opère par petites touches d'ombre et de clarté sans hypnotiser nos esprits aux vagabondages intimes. Des sensations délicates pareilles à un rêve permettant, après ce palpitant sommeil, un nouvel éveil.

Claire Bonnot

"La Tempête" de William Shakespeare mise en scène par Robert Carsen à la Comédie-Française

Du 9 décembre 2017 au 21 mai 2018 la Comédie-Française
Place Colette, 75001 Paris

Matinées à 14h, soirées à 20h30.
Durée : 2h40 avec entracte.