"Providence" de Neil LaBute par Pierre Laville : la fuite en avant, inexorablement ?

À voir si : vous avez le cœur tourmenté et bien accroché

Du 3 avril au 12 mai 2018
au Théâtre Les Déchargeurs

apartes-providence

"C'est ce qui peut nous arriver de mieux et ça nous tombe tout cuit dans le bec"

Providence, Neil LaBute


Dans une sorte de huis clos forcé par les évènements terribles qui viennent de se jouer, un homme et une femme, amants, songent à l'impensable. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, ce couple illégitime qui a réchappé à la catastrophe se laisse tenter par la possibilité de disparaître du paysage pour refaire sa vie. Un texte ciselé au cordeau qui laisse sans voix du début à la fin (et quelle fin !) porté par des acteurs insaisissables et formidables.

L'image des Twin Towers en feu puis, le rideau qui se lève, accompagné d'une sonnerie de téléphone incessante et des bruits d'explosions et de sirènes... On est au lendemain du tristement fameux 11 septembre 2001, à New York, dans un appartement tout proche du sinistre où trône un canapé, un tapis et un homme affalé. Il ne répond pas à son téléphone, une femme entre... Elle est sortie dehors lui acheter du fromage.

Un texte qui se dévoile très méthodiquement à la façon d'un thriller

Cet homme se cache. Il ne veut pas répondre à son téléphone. Lui, c'est Ben. La femme, Abby. Ils s'asticotent, se rapprochent, se toisent, se battent presque, s'aiment. On comprend qu'elle est la chef et lui, son employé. Ils sont amants. Lui est plus jeune qu'elle, marié, père de deux enfants. Enfermés dans cet appartement alors que tout s'écroule autour d'eux, ils tentent de maîtriser la situation et leur situation par une tentative de fuite en avant extrême et plutôt inhumaine. Par des détours de conversation géniaux, Neil LaBute offre au spectateur un suspense digne d'un thriller. Ces deux-là s'aiment-ils vraiment ? Les positions professionnelles de l'un et de l'autre semblent être la cause d'un défaut de confiance. Ces deux-là songent-ils vraiment à profiter de l'horreur ambiante pour se faire la malle ? Abby semble hésiter entre l'amour et la dignité.

On sent la jouissance de l'auteur, du metteur en scène et des acteurs à nous mener en bateau pour nous plonger dans cette situation comme pour nous faire croire (ou nous faire peur ?) qu'elle aurait pu, à nous aussi, nous tomber dessus. Mais un tel choix nous tombe-t-il dessus ? « Quand l'idée m'est venue... c'est horrible, c'est ignoble mais je me suis dit que c'était une occasion unique. Tu crois que je suis né comme ça ? Je cherche à m'en sortir avant que ce ne soit trop tard. Je crois pas pour autant être le Diable », se justifiera l'homme. Chercher à s'en sortir... mais de quoi ? C'est une « solution inespérée » pour Ben qui, le jour d'avant, n'arrivait apparemment pas à appeler sa femme pour lui dire qu'il allait la quitter. Il est un miraculé parce qu'il l'a trompée. Il était avec Abby quand son bureau s'est effondré et que ses collègues sont morts assassinés. Étrangement, c'est maintenant qu'il a la force d'assumer sa relation extra-conjugale et de la vivre à fond. « Tu as toujours choisi le bon moment, Ben » dira Abby. « C'est ce qui peut nous arriver de mieux et ça nous tombe tout cuit dans le bec », sera l'une des réponses de Ben.

et dont la puissance est révélée par le duo tout en nuances de Xavier Gallais et Marie-Christine Letort

Que Xavier Gallais joue bien ces personnages insaisissables, apportant toute la nuance nécessaire pour donner à voir et à sentir la perversité, somme toute humaine et inhumaine à la fois. Il est totalement déroutant, oscillant entre le parfait salaud et l'homme en détresse prêt à faire n'importe quoi pour se sauver, assailli malgré tout par le doute. Grâce à lui, le spectateur repart avec une infinité d'interrogations et une possibilité de réflexion démultipliée. Sa partenaire, Marie-Christine Letort interprète avec une grande justesse son personnage tout aussi complexe, tiraillé entre la passion déraisonnée pour cet homme qu'elle n'est plus sûr de connaître vraiment et sa conscience. 

Providence, une pièce terrible qui fait réfléchir mais avec laquelle on passe un fabuleux moment. N'est-ce pas le propre d'une bonne pièce de théâtre ?

Claire Bonnot.

« Providence » de Neil LaBute, mise en scène par Pierre Laville.

Jusqu'au 12 mai 2018 au Théâtre Les Déchargeurs
3, rue des Déchargeurs, 75001 Paris

Durée : 1h25.