Roman/Feuilleton - "Les Souffleurs" - *5

par Claire Bonnot

Lili a bien grandi, il a désormais quatorze ans et se trouve à Londres le soir de la première de “Peter Pan ou le garçon qui ne voulait pas grandir”. Une petite Daphné l’a aperçu et, persuadée d’avoir trouvé son Peter Pan, veut à tout prix le retrouver. Que va-t-il se passer ?

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“Devait-elle entrer ? Son âme de petit enfant – car elle en était encore un, après tout – hésitait entre rester dans l’illusion ou connaître la vérité. Daphné avait peur de la désillusion. Ce théâtre tout endormi du matin lui procurerait-il autant de bonheur qu’à l’heure merveilleuse du soir ?”


Alors que Wendy, John, Michael et les six Enfants perdus s’apprêtaient à rentrer à la maison, Peter Pan, têtu comme une bourrique - et parce qu’il ne voulait pas grandir -, resta seul dans la maison souterraine. C’est à ce moment que le perfide Capitaine Crochet choisit de mettre son plan machiavélique en place. Il voulait tuer le garçon merveilleux. Avant même d’avoir passé le seuil de leur porte, les Lost Boys furent capturés par les Pirates, et, Wendy, élégamment escortée dans sa prison dorée, le Jolly Roger.

- (Peter Pan) Qui est là ?
(...)

-
(Fée Clochette) Laisse moi entrer Peter
Et la petite fée de raconter le grand malheur.

- (Peter Pan) Je la délivrerai !
(...)
-
(Fée Clochette) Non !

-
(Peter Pan) Pourquoi non ?

-
(Fée Clochette) C’est un breuvage empoisonné !
Clochette avait tout vu des manigances du Capitaine Crochet.

- (Peter Pan) Empoisonné ? Par qui ?

-
(Fée Clochette) Crochet
Héroïque, Clochette but la mixture avant que le garçon ne le fasse, persuadé qu’il était que Crochet n’avait pas pu entrer et accomplir ce méfait.

- (Fée Clochette) C’était empoisonné, Peter. Et je m’en vais mourir.
(...)

-
(Peter Pan) Croyez-vous aux fées ?

-
(Peter Pan) Si vous croyez aux fées, frappez bien fort dans vos mains, ne laissez pas mourir Clochette !

La salle du Duke of York retentit d’applaudissements nourris, des grandes personnes se levaient, dissimulant mal des larmes qui coulaient le long de leur grand nez.

Un souffle était passé sur le visage de Daphné, elle-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Elle avait senti la même force vivifiante que lorsque la fenêtre du salon de bibliothèque laisse passer le rayon de soleil d’après-midi. Chaque mot de cette réplique s’était comme imprimé en elle, résonnant fortement à son oreille - « Si vous croyez aux fées, frappez bien fort dans vos mains, ne laissez pas mourir Clochette ! » - et elle était certaine que le temps venait de s’arrêter. Alors elle se retourna vers son papa et vit qu’il souriait aux anges. Une drôle de sensation s’empara d’elle : c’était chaud dans ses joues et dans son ventre, froid dans ses mains et elle éprouvait une immense joie teintée de pudeur, bien plus grande encore que celle qu’elle avait eue en pénétrant dans ce théâtre. Elle eut l’impression de devoir chérir ces mots comme un trésor et d’y rester fidèle pour toute la vie.

Au même moment, Lili ressentit à nouveau du chaud et du froid dans son corps et un souffle lui envahit le visage. Il venait d’entendre très distinctement cette réplique et ses mains s’agitaient, applaudissant comme par enchantement.

Le rideau se baissa quelques minutes puis se releva, laissant place à un impressionnant bateau pirate où les Garçons perdus étaient ficelés autour d’un mat. Crochet savourait son heure de gloire, son double-cigare à la bouche ; mais celle-ci ne fut que de courte durée pour cet homme à jamais partagé entre le panache et le pathétique.

- (Capitaine Crochet ) La nuit est paisible. Rien ne paraît
 vivant. C’est l’heure où les enfants se couchent (...) Comparez ce tableau à celui de ces enfants prêts à marcher sur la planche.

(...)

Aucun enfant ne m’aime.

Puis se reprenant, avec un terrible rictus et brandissant son crochet de malheur :
- (Capitaine Crochet) Maintenant, mes mignons, six d’entre vous vont passer sur la planche, mais j’ai besoin de deux garçons de cabine. Qui se porte volontaire ?

Stupeur dans les rangs du théâtre. Les petits rires étouffés que Daphné avaient identifiés comme étant de son âge se muèrent en petits cris angoissés.
- Je crois aux fées, je crois aux fées, se répéta-t-elle en applaudissant mais pas trop fort car personne n’osait le faire alors que c’était tout à fait nécessaire.

Son opération d’entraide marcha à la perfection puisque un « Tic tac tic tac tic tac » tonna sur scène. Le crocodile tant redouté de Crochet était dans les parages.

La scène qui suivit fut des plus terribles. Un mystérieux personnage tuait à tour de bras les Pirates qui osaient entrer dans la cabine. Crochet décida d’y envoyer les Garçons perdus. Dans les deux possibilités de dénouement, il ne serait pas perdant. Mais un cri vainqueur se fit entendre :
- Peter Pan le Vengeur !
Toute la salle poussa un grand « ouf » de soulagement. Le petit garçon merveilleux était de retour et menait la guerre.
La bataille fut sanglante entre les deux camps mais le plus palpitant fut certainement le face-à-face entre Crochet et Peter Pan.

- (Capitaine Crochet) Qui es-tu donc, Pan ?
-
(Peter Pan) Je suis la jeunesse, je suis la joie, (...) je suis un petit oiseau sorti de l’œuf. »

Daphné suivait le mouvement des deux épées, luttant de toutes ses forces pour ne pas se cacher les yeux. Elle était une fille qui ne renonçait jamais dans l’aventure. Mais ce qu’elle ne savait pas, c’est que même Lili, un garçon, aurait souhaité ne pas regarder.

Touché entre les côtes par l’enfant, Crochet tituba et se jeta de lui-même dans les flots. Le crocodile l’y attendait. Son « Tic Tac » s’était arrêté.
 « Ainsi périt James Crochet ».

Il était curieux, remarqua Lili, que le temps s’arrêta pour les événements heureux comme malheureux.

- (Peter Pan) Vite, Clochette, (...) ferme la fenêtre, mets la barre. Très bien. Il nous faudra repartir par la porte. Et quand Wendy arrivera, elle croira que sa mère ne veut plus d’elle. Elle sera obligée de s’en retourner avec moi.

Lili respira un grand coup. Il y avait donc bien des mamans en ce monde qui n’abandonnaient pas leur enfant.

Daphné trouva que ce petit garçon était bien vilain tout à coup. Quel soulagement alors quand il changea d’avis, ému par la tristesse de la maman de Wendy ! Madame Darling, qui pourtant ne pouvait le voir clairement à l’inverse de sa fille, proposa à Peter Pan de l’adopter. Mais le coquin ne se laissait pas facilement attraper.

- (Peter Pan) Je ne veux pas aller à l’école apprendre des choses ennuyeuses (...) Personne ne m’attrapera, madame, personne ne me fera devenir un homme. Je veux toujours être un petit garçon et m’amuser. »


Daphné se dit qu’il était tout à fait possible d’appliquer ce principe à une petite fille. Elle était parée pour l’aventure.
- Je veux toujours être une petite fille et m’amuser, murmura- t-elle avec un air de défi qu’elle aurait adressé à l’un de ses professeurs.

Perché au paradis, Lili se demandait comment il était possible qu’une grande personne ait le droit de faire dire de telles choses à des enfants. Et pourtant, il aimerait tant, lui aussi, rester un petit garçon...

Peter Pan s’envola et le rideau se baissa.

Le triomphe fut total. Enfants, parents, jeunes, moins jeunes, rêveurs, moins rêveurs, tous furent charmés par le Pays Imaginaire. Le spectacle avait été impressionnant entre la magie des décors, la beauté des costumes et la folie des systèmes de poulies pour que les comédiens s’envolent - sans poussière de fées, vraiment ?

Papa Loveday se tourna vers Daphné avec l’air malicieux que sa femme aimait tant et lui demanda :
- Alors, Peter Pan ou Wendy ?
- Oh Papa, le garçon merveilleux car il a le droit de rester un enfant et de s’amuser. Mais je crois que je préfèrerais pouvoir vivre les deux aventures, celle de Peter et celle de Wendy. Et ce n’est pas parce que je suis une fille, hein ! Ou bien, je pourrais me trouver un Peter Pan ?
C’est à ce moment que Daphné repensa à la casquette. C’était un signe. Une aventure. Elle devait retrouver la casquette pour rencontrer son Peter Pan.

6.
Le territoire mystérieux

Daphné avait extrêmement bien dormi. C’était la première fois qu’elle faisait des cauchemars qui ressemblaient plutôt à des rêves. La pièce de la veille au soir l’avait bouleversée. Rose - chère Rose malgré ses invectives - aurait été terrifiée si Daphné lui avait conté toutes les affreuses bagarres à l’épée avec le Capitaine Crochet qui peuplaient, depuis hier, ses rêves. Daphné, elle, ne l’était pas : elle attendait cela depuis si longtemps. Elle voulait faire à jamais partie de l’Aventure. Et elle était désormais certaine que le chemin s’était ouvert hier. Elle avait ressenti et entendu des mots si fortement qu’ils étaient désormais gravés dans son cœur et qu’ils constituaient les tout débuts de son trésor intime. Elle ne le cacherait pas mais ferait tout pour le préserver. Son cœur lui paraissait un endroit assez secret pour cela.

- Je ne veux jamais devenir un homme. Je veux toujours rester un petit garçon et m’amuser, se rappela-t-elle. Je n’arrive pas à savoir si j’ai envie d’être totalement un Peter Pan. Peut-être suis-je une Wendy, en partie. Dans ce cas, ne devrais-je pas avoir un Peter Pan ? Je ne peux vivre sans. Pourquoi ne m’apparaît-il pas dans mon sommeil ?

Et Daphné se souvint qu’elle avait bien rêvé de Peter Pan mais qu’il portait une casquette.
- La casquette !, cria-t-elle.

C’est à ce moment que maman Loveday entra dans sa chambre, un verre de lait à la main.
- Ma chérie, tout va bien ?, s’enquit sa maman, partagée entre l’inquiétude et l’amusement tant elle connaissait la propension de sa fille à s’inventer des coups au cœur pour provoquer – un jour peut-être – le vrai coup de foudre.
- Oh Maman, si tu savais, si tu savais, je n’ai jamais ressenti...
Et Daphné s’arrêta net, son cœur exultait, ses joues joliment rosées se teintaient de rouge et elle hésitait à dévoiler son secret.
- Ma belle, ma petite, ma toute petite, ajouta simplement maman Loveday, avec une pudeur exquise guidée par son intuition de femme et de mère. Et elle partit laissant le verre de lait sur la table de chevet.

Daphné devait retrouver la casquette et se battre contre tous les Crochet du monde s’il le fallait, c’était ce que lui dictait son rêve. Elle but d’un trait son verre de lait et c’était bien la première fois mais aujourd’hui, c’était le commencement des premières fois. Daphné se sentait vivre. Sa tête, ses jambes prenaient enfin une réelle existence. Daphné devenait elle-même. Elle sentit que son corps pesait sur le sol de sa chambre comme si la marraine de Cendrillon avait pris ses mesures pour lui faire une robe en dessinant nettement ses contours de sa baguette magique.
 Il n’y avait plus un instant à perdre. Daphné devait retrouver la casquette. S’habillant en hâte, empoignant son manteau d’hiver et ajoutant des chaussettes montantes à ses collants bien chauds, la petite fille descendit l’escalier. Heureusement, la moquette assourdissait le bruit de ses pas. Son papa était parti au travail, sa maman – elle le devinait – était dans son petit atelier à peindre ses toiles, et Rose – que l’on n’entendait plus grommeler – avait dû partir au marché. La voie était libre. Daphné bondit de la dernière marche de l’escalier sur la poignée de la porte d’entrée, l’ouvrit, la referma, et courut avec toute la vitesse que pouvaient lui permettre ses petites jambes. Et voici le parc de Kensington qui se présenta à elle. Comme il ne fallait pas attirer l’attention des grandes personnes, elle décida de sautiller en chantant comme si elle s’amusait, de façon à dissimuler sa hâte peu commode pour une enfant de son âge et de sa condition. Le théâtre The Duke of York où ils avaient assisté à la Première de Peter Pan ce 27 décembre 1904 était juste de l’autre côté du parc. Daphné le savait car dès qu’elle promenait avec son papa le dimanche, il lui montrait ce grand et beau bâtiment en expliquant qu’ils auraient la « chance » d’y entrer très bientôt. Ce fut la plus grande chance de toute sa vie.

Daphné retenait son souffle de peur d’être démasquée et tentait de jouer la comédie. Le travestissement fut parfait puisque elle arriva à l’entrée du théâtre sans n’avoir jamais été arrêtée par quelques nourrices ou policiers bien intentionnés. Peter Pan disait vrai : tomber de son landau sans attirer l’attention des grandes personnes ne devait pas être si difficile et devenir un « garçon perdu » pouvait être le lot de tous les enfants. Daphné tressaillit. Elle ne sut pas si c’était de contentement ou d’angoisse.

Les portes du théâtre étaient grandes ouvertes. Daphné s’y engouffra. Personne ne la stoppa. Elle monta quatre à quatre les grandes marches recouvertes de velours rouge et se retrouva face aux lourds rideaux qui l’avaient conduite, hier soir, à ce moment d’éternité. Devait-elle entrer ? Son âme de petit enfant – car elle en était encore un, après tout – hésitait entre rester dans l’illusion ou connaître la vérité. Daphné avait peur de la désillusion. Ce théâtre tout endormi du matin lui procurerait-il autant de bonheur qu’à l’heure merveilleuse du soir ?

- Oh ! Mais voici une petite fée !, s’écria quelqu’un.

Daphné releva la tête et vit un monsieur moustachu, penché sur elle. Elle avait bravé son appréhension et passé le seuil de la porte aux rideaux rouges. Ce petit monsieur s’y tenait debout de l’autre côté et l’avait tout de suite remarquée.

- Je... je venais chercher une casquette qui est tombée dans la salle hier soir, murmura tout bas Daphné.

Le monsieur examinait l’enfant avec grande attention et parut tout de suite investi dans cette affaire.

- Alors, nous allons la chercher ensemble et ce sera une sacrée aventure.

Le petit homme se pencha un peu plus et souffla à l’oreille de Daphné :

- Voulez-vous que je convoque Peter Pan ?


Daphné rougit jusqu’aux oreilles et se demanda comment cette grande personne – car c’en était une même si plus petite en taille que son papa et sa maman – connaissait l’existence du garçon merveilleux.

- Gerald, pourrais-tu reprendre la scène où tu te jettes dans les flots ?, se fit entendre un homme au niveau de la scène.

Le spectacle jouait. On était en pleine répétition de Peter Pan ou le garçon qui ne voulait pas grandir. Daphné, confuse, en eut le souffle coupé et commença à faire demi-tour.

- Si les fées n’y croient plus elles-mêmes, nous devrons arrêter le spectacle.
Le petit monsieur venait de dire cela et regardait, d’un air mi-boudeur, mi-amusé, la petite Daphné.

- Êtes-vous de la famille de Peter Pan, Clochette ou Wendy, monsieur ?, demanda Daphné.


Le petit monsieur était heureux, si heureux qu’il se présenta enfin en faisant une petite révérence à l’égard de celle qu’il avait immédiatement identifiée comme étant une fée.
- James Matthew Barrie pour vous servir, Miss.


Barrie ? Ce nom lui disait quelque chose. Son papa l’avait nommé hier, elle en était sure. Qui était-ce? Ils n’avaient rencontré personne dans la salle à part cette Mrs Whisper, lointaine parente. Le sang de Daphné ne fit qu’un tour, elle revoyait maintenant très précisément dans sa tête l’affiche du spectacle. Il y était écrit : « Peter Pan or The boy who wouldn’t grow up, A play in Three Acts by J.M. Barrie ».

Daphné fit instantanément la révérence, son cœur battant la chamade et son esprit chaviré ne lui laissant aucun loisir de se conduire comme Rose l’aurait voulu. Son père et sa mère n’y auraient vu aucun inconvénient...
- Oh, vous êtes le papa de Peter Pan et Wendy ? Je vous promets que je crois aux fées. J’y crois, j’y crois, j’y crois, répondit Daphné avec une excitation teintée d’émotion.

Elle avait oublié de se présenter, quelle mauvaise conduite. Daphné réitéra sa révérence et dit :
- Je suis Miss Daphné, Miss Daphné Loveday, monsieur Barrie.

- Enchanté, mademoiselle Daphné, répondit le dramaturge, visiblement amusé par cette petite fille tour à tour très solennelle et totalement naturelle.

Ce qu’il aimait les enfants et ce qu’il haïssait la société qui tentait de les maintenir dans le corset trop serré de la bienséance. Cette petite semblait s’en dépêtrer à ravir car elle parvenait à rester elle-même tout en gardant des codes de l’aristocratie le strict minimum, soit le plus élégant.

- James, James, pourrais-tu venir voir si ça te convient? James ?
Les acteurs s’impatientaient sur les planches et demandaient à voir leur géniteur. Ce fut le moment que choisit Monsieur Barrie pour lancer la chasse à la casquette. Indiquant du regard à Daphné qu’elle devait se baisser pour ramper à la manière des Indiens du Pays Imaginaire, Monsieur Barrie, courbé, s’engouffra dans l’une des allées de l’orchestre. Alors que les interprètes de Wendy, Nana, Peter Pan et Crochet s’évertuaient à l’appeler en renfort, le malicieux écrivain avait pris le parti de l’aventure, encore une fois. Daphné n’en croyait pas ses yeux. M. Barrie lui offrait d’être un tout petit peu extraordinaire alors qu’elle n’avait même pas de fée à elle.
C’est alors qu’elle entendit des pas et un fauteuil craquer. Monsieur Barrie se releva avec la hâte d’un enfant ravi de prendre, sur le vif, un « ennemi », et, comme Daphné, il vit s’enfuir à toutes jambes et, par une autre porte,... la casquette. C’était un garçon au foulard rouge qui venait d’apparaître puis de disparaître.
Daphné ne put s’empêcher de crier, poussée par un étrange souffle :
- C’est lui, c’est Peter Pan, mon Peter Pan !

Sur scène, plus personne ne parlait. Monsieur Barrie la regardait avec intensité. Daphné se sentit tout d’un coup envahie de bonté.

Barrie interrogeait les comédiens sur le plateau. Non, personne ne savait où était passé ce petit garçon. Oui, ils l’avaient remarqué tapi dans les coulisses quand ils étaient venus s’habiller. Et non, personne ne s’était dit que ce n’était pas normal. On jouait au Pays Imaginaire, ça vous conditionne, ces choses-là.

- Venez, Miss Daphné, nous allons explorer le théâtre, peut- être trouverons-nous un indice.

Monsieur Barrie semblait beaucoup plus intéressé par cette énigme que par la gestion de sa propre troupe. Il fit découvrir à Daphné les coulisses où s’entassaient tous les extraordinaires décors qu’elle avait vus hier, puis, ils montèrent dans les loges. Repensant à l’« indice », Daphné regarda partout espérant que son Peter Pan ait fait tomber de nouveau son couvre-chef. Mais les couloirs étaient vides et le silence obstiné.

- James, on demande la petite en bas, James !
Monsieur Barrie proposa de prendre la main de Daphné et ils descendirent élégamment. On la demandait, il lui fallait donc adopter une attitude digne d’une Lady sachant qu’elle était escortée par le plus grand dramaturge de la ville. Quelle ne fut pas sa honte lorsqu’elle découvrit son papa et sa maman, hagards et angoissés, dans le joli salon. Voulant garder la tête haute devant cet homme d’importance, elle fit un petit pas de côté, étendit les bras et dit :
- Monsieur Barrie, je vous présente Mr and Mrs Loveday, mes chers parents.

Monsieur Barrie, la galanterie même, poursuivit dans le registre en faisant la révérence à Mrs Loveday et en serrant vigoureusement la main de Mr Loveday, qui étaient, tous deux, devenus livides.

- Mon petit, ma chérie, ta mère et moi étions morts d’inquiétude. Quelle est cette comédie ? Es-tu en train de jouer une scène ? Sommes-nous au spectacle ?

Le papa de Daphné perdait très rarement son sang-froid - « son flegme » serait plus anglais - mais gardait, en ces occasions, un phrasé des plus délicieux et des plus appropriés.
- Oh oui, Papa, je recherche mon Peter Pan alors il faut bien que je me plonge dans un nouveau monde. C’est Monsieur Barrie qui a eu la bonté de me venir en aide, vous savez, le papa de Peter.

Le susnommé vint au secours de la petite demoiselle :
- Voyez-vous, j’ai rencontré votre fille dans la salle cet après-midi qui venait voir les répétitions. J’ai trouvé fabuleux qu’une petite enfant s’intéresse autant aux rouages de cet art qu’est le théâtre. Je vous propose de lui en faire découvrir tous les secrets...

... et les beautés, entendit Daphné.

Un souffle était passé sur son visage, elle-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Elle se retourna mais ne vit personne d’autre dans la pièce, cette salle du foyer où ils s’étaient retrouvés.


Monsieur Barrie continuait :
- Je veillerai sur elle ou bien M. du Maurier, n’est-ce pas ?
Il s’était permis un clin d’œil.

- M. du Maurier, est, il est vrai, un très convaincant Capitaine Crochet, Monsieur Barrie, s’amusa enfin M. Loveday.
Tu verras ma chérie, je t’emmènerai voir la pièce, dit-il, s’adressant à sa femme. Mais je ne suis pas sûr que Daphné ose approcher ce pirate sanguinaire !

Daphné se dit que la technique d’intimidation de son papa ne marcherait pas sur elle.
- Oh si, Papa ! Je n’en ai nullement peur ! Je m’entraîne tous les jours dans le salon à brandir une épée. Et puis, mon Peter Pan pourra me sauver.

Daphné s’était laissée prendre au jeu des grandes personnes qui riaient maintenant de bon cœur. C’était pour elle une affaire très sérieuse et elle décida en son fort intérieur de ne plus avertir quelque adulte que ce soit – dont Monsieur Barrie – de ses entraînements quotidiens.

- C’est d’accord, Monsieur Barrie, c’est une grande chance pour Daphné d’assister à l’envers du décor, enchaîna sa maman, toujours du côté de l’Art. Mais, je vous en prie, surveillez-la bien, qu’elle ne sorte pas du théâtre, elle a tendance à prendre la poudre d’escampette et, depuis votre pièce, elle n’en a plus seulement l’idée...

- Répétitions, 13 heures ! ajouta simplement Monsieur Barrie avant de s’éclipser à la façon de son petit héros volant.

***

- Mon garçon, mon garçon, reste avec nous. Nous sommes en famille ici. L’antre d’un théâtre est une terre d’asile, une maison qui appartient à tout le monde. Tu es ici chez toi.


Lili venait de s’arrêter de courir. Il était au dernier étage du théâtre et quelqu’un l’avait retrouvé. Il se retourna et vit un petit monsieur moustachu au regard un peu perdu. Il avait dit les mots magiques, ceux que Lili connaissait et chérissait dans son cœur meurtri d’enfant délaissé. Lili n’avait pas besoin de présentations mais le petit monsieur ajouta :

- Je suis le papa de Peter Pan, l’auteur de la pièce, James Matthew Barrie.

***

Daphné avait mis sa plus belle robe. Elle avait rouspété toute la matinée pour que Rose lui confectionne un pantalon mais dans le pays où elle vivait, les enfants n’étaient malheureusement pas rois. À 13 heures, Daphné était postée à l’entrée du théâtre, triomphante, bien que Rose tînt fermement sa main.

- Miss Daphné, j’ai une surprise pour vous. Venez.
Avec toute son imprévisibilité, Monsieur Barrie semblait avoir décidé de ne parler qu’aux enfants aujourd’hui. Rose passa inaperçue mais cela ne l’émut pas du tout.

- Peter Pan !, s’écria Daphné.

Il était là, assis dans les fauteuils d’orchestre, attendant bien sagement son nouveau mentor, Monsieur Barrie. C’était bien lui, il portait une casquette et un foulard rouge.

- Mes chers enfants, vous voici les héros d’un bien joli roman. Le destin vous a réunis et le théâtre sera votre petit nid. Bâtissez votre monde !

Et Monsieur Barrie, maître dans l’art de l’éclipse, de les laisser l’un devant l’autre, interdits et confus.

- Mais alors vous êtes sans famille ? Lili sans famille.

- Non Miss Daphné, j’ai une famille. C’est le théâtre.

- Est-ce vrai ? Le théâtre comme... comme Peter Pan ou le garçon qui ne voulait pas grandir de M. Barrie ? Oh racontez-moi, ce doit être une histoire, euh, une histoire... merveilleuse.

Daphné était ravie d’avoir pu placer ce mot qu’elle chérissait dans son cœur désormais et sut dès ce moment qu’elle aimerait ce « Lili sans famille» toute sa vie. Elle n’aurait dévoilé son trésor à personne et elle venait de le faire de manière tellement naturelle que ce garçon à la casquette ne pouvait qu’être merveilleux lui aussi.

Lili était très étonné de l’attention que lui portait cette petite fille bien plus jeune que lui et du décalage qu’il y avait entre ses manières quelques peu nonchalantes et son milieu social, celui d’une enfant de la bonne société britannique dont il avait expérimenté les raideurs en débarquant sur le sol anglais.
Il avait particulièrement aimé le dernier mot qu’elle venait d’employer : « merveilleuse ». Rien que pour cela, il aurait pu la prendre dans ses bras. Car il savait l’importance des mots employés. Seul un être infiniment tendu vers la beauté, exalté, passionné, curieux, employait des mots - par application enfiévrée ou intuition naturelle - qui le poussait au... merveilleux. Ils pouvaient aussi bien être des jurons - Dieu sait que Lili en avait entendu du haut de ses quatorze ans - mais des jurons inventifs, terribles ou ridicules, des « gros » mots à forte personnalité sans ça, oui, sans ça, la langue ne servait à rien.

Firmin l’avait toujours autorisé à dire tous les mots qu’il entendait si seulement il lui décrivait le sentiment qu’il retirait à l’évocation de chacun d’entre eux. Ainsi, chacun des mots qu’il avait croisé sur sa route avait une âme ou une histoire et il s’efforçait d’en rechercher d’autres et, par cette quête linguistique et émotionnelle, il rencontrait des êtres.
Lili avait aimé que cette petite fille qui avait la moitié de son âge, la moitié de sa culture – son papa était anglais et sa maman était française comme elle le lui avait très vite dit – et la moitié de sa taille (Lili aimait à se dire qu’il la dépassait de beaucoup mais c’était dû à ses petites bottes aux talons carrés et à sa casquette gavroche qui restait comme perchée sur sa mèche ondulée) – prononce ce mot merveilleux.

- Monsieur Lili ? Où êtes-vous parti ? J’aimerais partir avec vous. Faites-moi aller dans cet ailleurs que vous regardiez de vos yeux rêveurs.

Cette petite fille était décidément déconcertante. Elle passait d’une idée à l’autre sans se soucier de la réponse qu’on ne lui avait pas faite et comprenait tout ce qu’on ne lui disait pas. Lili fut soudain empli d’un tressaillement qu’il n’avait jamais connu auparavant. Si Firmin lui avait demandé de décrire précisément et avec force sentiments ce qui lui arrivait, il était sûr qu’il n’aurait pas eu assez de vocabulaire pour l’expliquer. Il répondit sans le vouloir avant de sentir un feu terrible parcourir ses joues :
- Je vous emmènerai où vous voudrez, Miss Daphné.
- Alors allons-y, répondit celle-ci et elle s’assit sur le lit de Wendy, poussé dans le fond des coulisses entre deux représentations, ses petits pieds joliment chaussés flottant dans les airs.

Son petit air décidé n’avait pas la morgue de ces petites filles bien-nées que Lili avait observées dans Hyde Park. Il n’était qu’invitation à entrer dans un monde extraordinaire d’où l’on ne toucherait pas terre.

Lili se mit alors à lui parler de ce mot merveilleux qu’elle avait employé. Lorsqu’il le prononça, un grand bruit se fit entendre sur la scène. Sursautant, les deux enfants – braves – coururent au-devant du danger. Lili fut stupéfait de voir à nouveau la trappe s’ouvrir puis se fermer.
 Daphné empoigna alors la main de Lili et lui dit :
- Lili sans famille, nous devons aller visiter cette maison souterraine. Elle nous mènera peut-être à des enfants perdus qui ont besoin de nous et vous, vous savez ce que c’est que d’avoir ni papa ni maman.

Lili avait quatorze ans et était persuadé qu’il ne pouvait y avoir sous ces planches de quelque grand théâtre que ce soit un lieu digne du Pays Imaginaire. Et pourtant, il avait ressenti hier au soir pendant la pièce de Peter Pan, le même souffle, la même liesse, le même feu que sept ans auparavant pour Cyrano de Bergerac. C’est qu’il devait y avoir quelque espoir à nouveau dans sa vie. Alors, il décida d’y croire, pour cette petite sans doute et pour le petit Lili qu’il était à sept ans et dont il chérissait encore le souvenir.

Tandis qu’il hésitait à aller au-devant d’une réalité dont la tension imaginaire ou réelle l’effrayait, Daphné, elle, ne tergiversait pas. Elle voulait savoir ce qui se passait sous la scène. Elle trouvait cela terriblement excitant et, depuis la représentation de la veille, elle se savait investie d’une mission : ne jamais fuir face à l’Aventure et, surtout, l’affronter, car elle était un Peter Pan et une Wendy réunis.


Les deux enfants déboulèrent sur la scène, heureusement vide à cette heure-ci, et tâtèrent le parquet. Il leur fallait trouver cette trappe.
- Je l’ai, Miss Daphné, venez !

Ce bout de scène donnait accès à un trou assez grand pour s’y installer - un petit siège y était disposé - et à un petit escalier. Daphné était aux anges, persuadée que c’était la nouvelle maison souterraine des Enfants perdus.
Lili commençait à retrouver ses réflexes d’enfant.
- Tout est noir en bas, Miss Daphné! Êtes-vous prête à explorer ces profondeurs enchantées si moi, Lili sans famille, je vous protège ?
Et Lili de se relever, le dos bien droit, le menton bien haut et la main sur le cœur.
Miss Daphné rougit un peu, pouffa de rire et fit un salut militaire à sa grande surprise.
- All right, Sir ! dit-elle.

Lili se dit que cette petite fille était décidément très rigolote. Et les deux enfants s’engouffrèrent dans les dessous de scène du Duke of York’s Theatre.... en laissant la trappe ouverte pour faire entrer un peu de lumière.

Lili, qui était passé en premier, vit un enchevêtrement de poutres en bois soutenant la scène et, au sol, la peau du crocodile au Tic Tac. Une vraie caverne d’Ali Baba s’ouvrait devant eux : des amas de fleurs, des plantes luxuriantes, des petits poissons colorés, des queues de sirènes, des nuages en carton et une Lune énorme.
- C’est le Pays Imaginaire, Lili sans famille !, s’écria Daphné, portant ses jolies mains à ses joues soudain empourprées.
La petite le suivait de très près, sautillant et gesticulant, probablement plus effrayée qu’autre chose.

Soudain, Lili vit le crochet. Se pouvait-il que l’homme mystérieux de la trappe soit le vilain Capitaine du Jolly Roger ? Le jeune garçon sentait son cœur battre fort dans sa poitrine. Ils étaient peut-être en danger. Il s’arrêta. Quel idiot. Où se croyait-il ? Crochet n’était qu’un acteur, un homme de la bonne société anglaise, rien de plus. Il regarda la petite Daphné et se dit qu’elle avait une sacrée influence sur lui. Il sourit un peu bêtement.

- Avez-vous une piste, monsieur Lili ?, lui demanda Daphné, avec tout le sérieux dont elle pouvait faire preuve.

Lili n’osa pas lui dire qu’il avait eu peur du crochet de Crochet. Alors il lui proposa de s’asseoir sur une grande malle à costumes et lui demanda si elle aimait le théâtre.
- Oh, monsieur Lili. C’était la première fois que j’y allais avec mon papa. Et c’était si beau, si fort, jamais je n’avais ressenti tout cela auparavant !

Et Daphné eut chaud et froid à la fois, se demandant si elle n’avait pas parlé trop vite et si, pour une jeune lady londonienne, il n’était pas inconvenant de confier ses sentiments à un garçon plus grand.

- Moi aussi, Miss Daphné, quand je suis allé dans un grand théâtre la première fois, j’ai ressenti des choses que je ne connaissais pas !

Lili avait les yeux brillants et commençait à s’épancher, heureux de pouvoir libérer ce qu’il avait caché pendant tant d’années. Cette enfant nature, joyeuse et rayonnante semblait lui apporter la confiance qui lui faisait de plus en plus défaut.
- Si vous saviez, j’entendais des mots si beaux à mon oreille, j’avais froid, j’avais chaud, des pieds à la tête, des mains au ventre, et j’éprouvais tellement de joie qu’il me fallait la partager. Mais étrangement, c’était la pudeur qui m’habitait et j’attendais quelqu’un à qui je puisse dire toutes ces merveilles.

Daphné reconnut ce mot qu’elle aimait tant mais sut qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’être présentée à tous les autres. Et pourtant, l’intensité avec laquelle Lili parlait et mimait ce qu’il disait donnait à comprendre le sens de chaque mot. Daphné les recevait dans son cœur et dans sa tête et ils faisaient sens. Surtout, elle se rendait compte qu’elle avait vécu la même chose que Lili.

C’était la plus parfaite des communions qui se jouait sous les yeux d’un intrigant visage posté derrière le bastingage du Jolly Roger.

Claire Bonnot

To be continued…

*J’ai pris la liberté de mêler aux aventures de mes petits héros, Lili et Daphné, l’œuvre majeure de James Matthew Barrie, Peter Pan, dont de larges extraits sont cités, d’après le roman de 1911 tiré de la pièce jouée en 1904.