Roman - Les Souffleurs - En intégralité

par Claire Bonnot


1.
 Au Paradis

Paris, 28 décembre 1897 – Première de Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand au Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Firmin n’avait pas pu lui faire entendre raison. Lili avait pris sa valise avec lui. En remontant les avenues, assaillies par les calèches et les promeneurs du soir, le grand et le petit gaillard tentaient de se frayer un chemin sur les trottoirs. Marchant d’un pas bien décidé qui ne pouvait masquer une émotion inhabituelle, Lili exultait, intérieurement. Il ne devait et ne voulait rien laisser transparaître. Le bonheur était trop fort, trop beau pour être dit, même à Firmin.

Ce soir, Lili entrerait pour la première fois de sa vie dans un vrai théâtre, un théâtre qui ne bougeait pas de villes en villes, de places de villages en places de villages, un théâtre qui avait droit à des fauteuils confortables, à des balcons aux dorures extraordinaires, et même, comme lui avait dit Firmin la veille au soir, à un paradis.

Un paradis.

Lili en avait eu le souffle coupé tant il pressentait la superbe de ce mot. Il avait tout de suite questionné Firmin sur sa signification mais Firmin n’avait pas répondu, seul un sourire était apparu sur son visage sculpté par le mistral. Alors Lili s’avançait, comme un soleil, confiant.

Ils se trouvaient désormais au 18 boulevard Saint-Martin. L’attroupement était étouffant mais baigné de cette effusion que Lili ressentait à chaque fois que les habitants des villages s’amassaient frénétiquement autour de leur théâtre ambulant. Ce soir, on jouait une toute nouvelle création, lui avait dit Firmin. Lili, sa casquette gavroche lui tombant sur les yeux, avait pris son courage à deux mains pour s’avancer à l’entrée, échappant à la vigilance de Firmin. Se faisant tout petit, zigzaguant entre les spectateurs impatients, Lili cherchait l’affiche. Depuis qu’il avait atteint l’âge de raison, il avait été investi de la mission - « hautement importante » selon Firmin -, de poser les affiches dans les villages où ils jouaient. Ce rêve placardé sur les murs, il en était sûr, faisait instantanément effet. Et il en était le tout premier messager.

- « Cyrano de Bergerac, pièce nouvelle en cinq actes de M. Edmond Rostand », déchiffra-t-il, avec gourmandise. « Cyrano de Bergerac ».

Seules les lèvres de Lili bougeaient, ne laissant sortir aucun son, et sur lesquelles une grande personne avisée aurait pu lire l’objet de sa soudaine fascination. Ce titre avait fait forte impression sur le petit garçon et il opérait son travail de mémorisation intérieure comme il aimait à le faire lorsqu’il rencontrait un mot ou une expression qu’il tenait en haute estime. Une estime du cœur. Lili, du haut de ses sept ans, avait une intelligence émotive. Précoce, il savait écouter les manifestations de son corps et de son esprit, ne sachant pas encore qu’il était ce que l’on appelle un « cœur pur ». Ainsi, avant même qu’il ne le connaisse, Cyrano de Bergerac faisait désormais parti de son imaginaire. Et puis, Lili avait toujours rêvé d’être « de » quelque part. Ce héros - ce ne pouvait qu’en être un - était donc « de » Bergerac. Lili se souvint de ce nom. C’était cette ville dont lui avait parlé Firmin et dans laquelle leur troupe des « Comédiens sublunaires » avait joué Le Bossu de Paul Féval. Lili, encore dans ses langes, interprétait - paraît-il - la petite Aurore de Nevers, libérée des griffes du traître Gonzague et protégée par les bras valeureux du Chevalier de Lagardère.

Si ce monsieur Cyrano était « de » Bergerac, cela voulait-il dire qu’il y avait été trouvé ou qu’il y était né ? Oui, peut-être que ce Cyrano n’était pas vraiment « de » Bergerac ; peut-être avait-il été déposé là, dans ce « de », comme lui, Lili, enfant trouvé dans une valise. Lili aimait à se dire que cette marque d’origine qu’il voyait écrite en grosses lettres sur l’affiche, englobait aussi bien les enfants choyés que les enfants abandonnés. De toute façon, il noterait vite si ce monsieur Cyrano avait une valise. Seule la valise permettrait d’authentifier son acte de naissance.

Lili était rassuré sur cette question qui venait de l’assaillir. Il serra d’une main de propriétaire la poignée en cuir élimé d’une petite valise en osier aux contreforts cloutés.

- Lili ! Lili ! Quelle peur tu m’as faite ! C’est bien la première fois que tu fugues. Tout va bien ? Ne me fais plus jamais ça, mon petit.


Firmin cachait l’affiche de son corps massif et pourtant si gracieux auprès duquel Lili avait toujours puisé force et fragilité. Il suait à grosses gouttes et tentait de reprendre son souffle en triturant sur son éternel foulard rouge qui le serrait sans doute un peu trop au col.

- Eh bien, mon petit ! Et alors ! Tu as perdu ta langue ? Mon cher Lili, il est temps de reprendre tes esprits, ce soir tu entres au T-H-É-Â-T-R-E, le vrai, tu sais. Enfin, le nôtre est pourtant, selon moi, le vrai du vrai, celui qui va au-devant de ceux qui ne peuvent pas entendre ou voir toutes les beautés que la grande ville prodigue si tant est qu’elle n’apporte pas beaucoup plus de laideur... mais enfin, je veux dire par là que ce soir c’est la crème du théâtre à laquelle nous aurons la chance d’assister. Retiens ce nom, Edmond Rostand. Ce petit jeune homme a une façon d’écrire qui te transporte l’âme. La grande Sarah ne jure que par lui, c’est te dire. Sarah, Sarah Bernhardt mon petit, je te raconterai un jour qui elle est.

Lili avait définitivement retouché terre, délaissant sa rêverie pour écouter celui qu’il admirait plus que tout au monde, son « papa de la route », Firmin. Quelle chance il avait d’avoir croisé son chemin. Tout ce que disait Firmin lui donnait envie d’en savoir plus. Tous les mots que prononçait Firmin avaient le don d’entourer Lili d’un monde fascinant.

Firmin, l’attrapant par les épaules, l’entraîna dans le hall, profitant du mouvement d’une partie de la foule qui s’y engouffrait avec avidité, laissant seulement transparaître une mollesse feinte, apparemment plus distinguée. Lili ne voyait rien, seulement les souliers vernis de ces messieurs et les jupons de ces dames que le balancement de la robe laissait légèrement entrevoir. Mais le petit garçon était fait de telle sorte qu’il se mit à imaginer la décoration qui les entourait plutôt que de chercher à la voir et à la toucher. Ce n’est qu’au bout d’un long moment que Firmin et lui purent monter les marches revêtues d’un lourd tapis rouge, celles-là même qui les menaient à leur placement. Firmin joua des coudes et de son imposante stature pour venir les placer aux premières loges. Le jeune âge de Lili semblait attendrir les autres spectateurs qui - pour certains, il faut le dire, avec le sentiment d’un don énorme - lui laissèrent le meilleur point de vue de ce que Firmin lui avait expliqué être le « paradis ». Il comprit tout de suite ce que voulait dire ce mot. Perchés tout en haut de la grand-salle, les spectateurs du paradis avaient pleine vue sur la scène. Ainsi, au sommet de l’édifice du verbe et du rêve, ils touchaient terre tout en atteignant le ciel.

Déjà, le mot - superbe - avait procuré la magie. Ensuite, le cœur de Lili s’y était ouvert. Enfin, les sens en alerte, il avait capté aux quatre coins de cet univers simple et populaire, la moindre manifestation de beauté. Firmin avait préparé Lili à accueillir et à rechercher le merveilleux sans lui divulguer le sens ni la réalité de ce mot, mais en lui permettant de vivre par lui-même l’expérience du « paradis ». Le saltimbanque avait offert à son « petit garçon de la route » le plus beau des cadeaux : celui de l’éveil des sens et de la possibilité d’émerveillement à toute épreuve.

Lili s’était accoudé au balcon et Firmin barrait de son corps majestueux quiconque aurait l’audace de déranger son protégé. C’est que l’animation était vive, les places assises inexistantes et la pratique de la bousculade recommandée.

- Tu y vois bien d’ici, Lili ? Il faut que tu y voies mais surtout que tu entendes, hein ! Ils ont intérêt à rabattre leur caquet tous ces funambules rêveurs... Ah je les aime bien tu sais mon petit, et puis tu les connais toi aussi ceux qui se pressent, se poussent, se bagarrent un peu pour venir entendre les histoires, voir les comédiens... mais les Parisiens je ne les connais plus et gare à celui ou celle qui osera faire entendre sa voix quand celle du grand Rostand, dans un instant, montera jusqu’à nous. Le théâtre, c’est sacré. L’écoute, il n’y a rien de tel. Allons, allons, préparons-nous, va.

Lili se dit alors que s’il devait bien voir, il fallait qu’il ouvre grand ses yeux. Se tenant très droit, ses petits bras - couverts par son paletot bleu qu’il utilisait pour jouer Gavroche dans Les Misérables - enserrant sa valise, Lili planta son regard vert dans le décor en contrebas. Il jubilait. Tout ce qu’il voyait en rêve lorsque sa troupe des « Comédiens sublunaires » préparait la représentation du soir avec trois planches, une tenture et moult accessoires, était sur scène: des escaliers en bois, des balcons, une fresque peinte gigantesque, des lustres aux mille bougies et un rideau rouge, plissé, lourd, superbe - comme venait de s’extasier Firmin alors qu’il s’ouvrait majestueusement, dévoilant la première scène. Les trois coups avaient retenti et un silence total leur répondit. Lili sentit son cœur et son ventre se serrer. Il ne pouvait plus parler. Personne autour de lui ne le pouvait plus. Chacun retenait son souffle ou n’était-ce pas quelque esprit flottant qui avait ravi leur souffle aux spectateurs haletants ?

- Holà ! vos quinze sols !

- J’entre gratis !


- Pourquoi ?


- Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

- Vous ?


- Je ne paye pas !


- Mais...


- Je suis mousquetaire.

Les yeux de Lili était déjà tout ronds. Un véritable tourbillon s’était emparé des planches tour à tour recouvertes de drôles de personnages. Des pages, un bourgeois, un garde, un chapardeur...

- Que va-t-on nous jouer ?

- Clorise.


- De qui est-ce ?

On était au théâtre. Une pièce allait se jouer. Lili était au théâtre en train de regarder d’autres Lili, comme lui, aller au théâtre. C’était fou. Lili se perdrait donc deux fois plus dans le rêve que prévu. Adieu le réel. C’était trop doux.

- Et le théâtre ! Vous l’aimez ?

- Je l’idolâtre.

Lili venait d’entendre très distinctement cette réplique. Tout allait tellement vite qu’entre ses yeux qu’il devait garder grands ouverts et ses oreilles perchées dans les cieux qu’il devait tendre vers la terre, certains passages lui échappaient à son grand regret. D’autres, au contraire, lui parvenaient parfaitement mais plus encore, droit au cœur.

- Ah ! c’est le plus exquis des êtres sublunaires !

Lili sentit un éclair dans son ventre et se retourna.

- Firmin ! C’est nous, on parle de nous !

Indiquant à Lili de se taire, Firmin lui offrit son plus beau sourire et bomba le torse. C’était une belle idée que d’avoir qualifié ses comédiens d’êtres « sublunaires ». Si Edmond Rostand employait ce mot, c’est qu’il devait être bien beau. Et il l’était. Tout ce qui avait un caractère humain l’était. Tout ce qui faisait référence à la Lune l’était. Ce fut la toute première histoire que Firmin raconta à Lili lorsqu’il le trouva un soir de départ, si petit, dans une valise posée en bord de route. C’était au clair de lune. Un rayon s’était comme déposé sur cet enfant abandonné et c’est ainsi qu’il avait pu voir le bébé. Le « petit garçon de la route » fut baptisé par la Lune faisant de lui le plus lunaire des êtres sublunaires.

- Il faudra que je lui raconte à nouveau qu’il est un enfant de la Lune, se dit Firmin, soudain empli de ferveur.

- Coquin, ne t’ai-je pas interdit pour un mois ?

Cette voix, pensa Lili, se touchant le cœur.

- Roi des pitres, Hors de scène à l’instant !
(...)
- Tu récalcitres ?

Stupeur au Paradis.

- Sortez !
(...)

- Ah ! je vais me fâcher !...

Surgit alors un monumental animal, sabre et moustache au clair, duquel se détachait nettement un grand... nez. Son feutre à plume en bataille, le personnage fit une entrée phénoménale. Lili était tourneboulé. Firmin de même. Le Paradis, rien moins qu’estomaqué.

- Que Montfleury s’en aille,
Ou bien je l’essorille et le désentripaille !

Soudain, le paradis s’agita et se mêla aux voix des Marquis qui tentaient, sur scène, de sauver ce Montfleury. Quel était donc ce fâcheux qui venait gâter la fête, semblait tonner le dernier balcon ? Firmin ordonna à tout le monde de se taire.

- Le théâtre, c’est sacré. Écoutez donc, voyons...

Firmin ne croyait pas si bien dire, le fâcheux - Cyrano de Bergerac lui-même - fâcha instantanément ces fâcheux ...

- Je vous ordonne de vous taire !

Et j’adresse un défi collectif au parterre !
J’inscris les noms ! — Approchez-vous, jeunes héros !
Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !
— Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
Je l’expédie avec les honneurs qu’on lui doit !
— Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.

On retint son souffle et ses révolutionnaires ardeurs. Edmond Rostand avait, en quelques vers, mis le public à terre. Cyrano parlait et le Paradis écoutait.

- Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui... qui... n’a même pas de gants !

Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

- (Cyrano) Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,

Applaudissements de la salle, hurlements de hourra du Paradis.

- (Cyrano) « Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon, Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »

- Qu’est-ce que ça, s’il vous plaît ?

- (Cyrano) C’est le titre.

Lili prit la main de Firmin comme pour se préparer à ce duel d’hommes qu’il avait souvent rencontré dans les pièces de cape et d’épée qu’ils jouaient sur les routes, et qu’il n’avait jamais réellement apprécié.

- (Cyrano) Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon,

Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;

Élégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche.

C’était autre chose ici. L’épée n’était pas le but de ce face-à-face meurtrier. Les mots étaient trop beaux, coulaient si bien, étreignaient Lili d’un sentiment si doux qu’ils ne pouvaient rien avoir à faire avec le sang. Ce monsieur Cyrano, tonitruant, immense, bretteur et grand esprit n’avait que faire du duel. Il voulait dire de belles choses. Ah ! Lili respira et lâcha la main de Firmin. Il était heureux mais heureux. C’était la toute première fois qu’il voyait et entendait un homme jouer de son épée non pas pour faire le beau mais pour rendre les mots beaux. Lili n’avait-il pas entendu le mot « poète » ? Celui-ci, c’était un de ceux que Firmin lui avait transmis très tôt. Lili l’avait très vite mis dans sa valise.

Bringuebalé de villages en villages, assis à l’avant d’une roulotte aux côtés de Firmin, le petit Lili avait appris la vie sur les routes mais pas n’importe lesquelles. Celles des saltimbanques, des rêveurs, des magiciens, des mimes, des conteurs. Firmin ne cessait de lui raconter des histoires. Certains diraient que c’était pour tromper l’ennui des longues traversées en roulottes, tirées par des chevaux fatigués, mais ce n’était pas du tout ça. Firmin avait créé le théâtre itinérant. Il déplaçait la langue de Molière, les extravagances de Shakespeare, le rocambolesque de Féval et le romanesque de Hugo dans une cohorte de caravanes ambulantes. Sa propre vie était dans ces histoires et chaque voyage était l’occasion de réapprendre son texte ou de poursuivre une nouvelle aventure en mots et en imaginaire. Avec un petit être pour compagnon de vie et de voyage, le conte n’en était alors que plus fabuleux.

Comédien fait homme, Firmin avait joué sa vie sur les planches. Il était devenu Jean Valjean, Henri de Lagardère, Hamlet ou Alceste. Sa virilité n’était jamais venue à bout de sa pudeur et son incarnation dans la vie réelle n’avait toujours créée que des courants d’air. Il en résulta que le mot « papa » ne lui fut pas destiné. Alors, quand sa route adorée lui offrit un petit garçon, il sut qu’un seul mot devait lier leur destinée à jamais : poète. Oui, si Firmin ne devait avoir ne serait-ce qu’un lien avec ce bébé, il viendrait des mots car Firmin leur devait tout et il savait que c’était tout ce qu’il avait à offrir (et c’était grand). Il serait le « poète » pour son petit de la route avant que celui-ci ne le devienne à son tour. À l’âge de trois ans, Lili avait ainsi confié ce mot à sa valise :

- Po...ète : c’est mon Firmin de la route, le grand qui ne protège pas que Lili mais tout le monde. Il regarde tout le monde, il est là mais pas vraiment là, dans les nuages aussi. Moi quand je suis avec lui, c’est comme un rêve avec des gentils et pas de méchants. Et avec mon Firmin de la route, je dis plein de mots et mon cœur bat fort.

- (Cyrano) J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout !

Firmin serra Lili aux épaules.

- C’est ça, c’est exactement ça ! Souviens-toi de ça, Lili, et suis-en les pas...

Lili se retourna, Firmin avait le visage transporté et les yeux embués.

- Tu pleures ?

- (Cyrano) Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,

Si le long de ce nez une larme coulait !


Firmin se moucha bruyamment, le Paradis lui ordonna de faire moins de bruit. Lili comprit que ce monsieur Cyrano, si grand et si courageux, pleurait de n’être pas aimé. Il lui aurait ouvert ses bras s’il lui avait demandé. Il était interdit de faire pleurer une grande personne qui donnait tant de beauté. Et pourtant, Firmin pleurait lui-aussi. Lili lui prit la main et la serra très fort. Firmin sut que son « petit de la route » avait le cœur le plus pur qui soit et il remercia Rostand de susciter tant de délicatesse. Le rideau se ferma.

- La suite, la suite, cria le public.

Même en contrebas, sur les fauteuils d’orchestre, l’excitation était à son comble.

Le lourd rideau se déploya à nouveau… Des cuisiniers à toque se promenaient sur scène entre des poulets rôtis et des gâteaux garnis. Lili affichait un grand sourire. Un gros bonhomme chaleureux récitait des vers omettant de servir ses clients. Mais voilà que monsieur Cyrano réapparut. Il semblait très préoccupé.

- (Cyrano) Eh bien ! écrivons-là,

Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite
Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,
Et que mettant mon âme à côté du papier,

Je n’ai tout simplement qu’à la recopier.

« Lettre d’amour », répéta Lili à sa valise, qu’il avait délicatement posée sur ses pieds, chaussés de ses souliers préférés, s’obligeant alors à ne pas bouger, posté qu’il était entre la rambarde du paradis et Firmin qui le veillait.

- Un poète est un luxe, aujourd’hui, qu’on se donne.

- Voulez-vous être à moi ?


- (Cyrano) Non, Monsieur, à personne.

Firmin attrapa à nouveau Lili par l’épaule et lui dit :


- C’est cela, mon petit, c’est cela. Un poète n’est jamais à personne, tu entends ? Nous, nous sommes libres, toujours et à jamais.

- Et la lettre d’amour, Firmin ? Si on écrit une lettre d’amour à quelqu’un, est-ce qu’on est toujours libre ? Monsieur Cyrano a eu l’air triste après avoir écrit sa lettre et que cette dame lui ait dit qu’elle aimait le joli Baron.

Firmin était époustouflé. Cet enfant de sept ans était d’une précocité. Que lui répondre ?

- Attends de voir et d’entendre, mon petit Lili. Edmond Rostand te dira tout ce que tu dois savoir, crois-moi, je le sens.

Et Firmin de poser sa main sur son cœur avec un petit air triste qui vagabonda quelques temps.

- (Cyrano) Mais... chanter,

Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,

Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,

Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Un souffle était passé sur le visage de Lili, lui-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Il avait senti la même force fraîche et vivifiante que lorsque le mistral se soulève dans le sud. Chaque mot de cette longue tirade s’était comme imprimé en lui, résonnant fortement à son oreille - « Chanter, rêver, rire (...) être libre... » - et il était sûr que le temps venait de s’arrêter. Alors il se retourna et vit Firmin pleurer à chaudes larmes. Une drôle de sensation s’empara de lui : c’était chaud dans ses joues et dans son ventre, froid dans ses mains et il éprouvait une immense joie, bien plus grande encore que celle qu’il avait eu en pénétrant dans ce théâtre. Comme engourdi, Lili se pinça et ouvrit sa valise pour y souffler chaque mot de ce texte inoubliable.

Murmurant sans doute un peu trop fort, Lili fut réveillé de ce drôle de songe par le paradis qui lui intimait de se taire. Firmin lui souriait.


Monsieur Cyrano de Bergerac n’avait pas de valise mais beaucoup de mots, se dit Lili. C’était là son acte de naissance au monde. Tout comme lui, et c’était grâce à Firmin. Ce soir-là, Lili se sentit aussi aimé qu’un enfant non abandonné.

- (Cyrano) Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :

Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.


De nouveau, un souffle était passé sur le visage de Lili. Chaque mot de cette réplique s’était comme imprimé en lui, résonnant fortement à son oreille. Il se retourna et vit Firmin en adoration. Une drôle de sensation s’empara de lui et il eut l’impression d’être poussé à partager ce qu’il avait entendu. Alors, il se baissa pour ouvrir sa valise et y souffler le texte miraculeux.

- Lili, Lili, tu assistes ce soir à la manifestation de la plus pure beauté. La voix de Firmin semblait voler.

Lili sortit de son étourdissement. Le rideau s’abaissa une seconde fois. Le paradis se prenait dans les bras. Firmin serra Lili dans les siens. Lili était tout chose. Il se sentait élu, élu pour la première fois. C’était comme s’il avait attendu toute sa vie - quelle chance qu’il ait eu cette révélation à l’âge de sept ans ! - de rencontrer Cyrano de Bergerac, sa grâce, sa noblesse et sa pureté. Et toute cette beauté lui était destinée. C’était merveilleux, merveilleux! Lili n’avait jamais vécu ça auparavant et il se dit d’ailleurs qu’il faudrait en parler à Firmin car, il en était certain, il lui manquait des mots pour exprimer tout ce qu’il ressentait. Il ne savait dire désormais s’il était intensément heureux ou terriblement mélancolique mais dans les deux cas, c’était extraordinaire. Lili aimait énormément ce mot car, comme lui avait appris Firmin, c’était tout ce qui sortait de l’ « ordinaire ».

- Un balcon !

Lili était ébahi devant le décor du troisième acte. Du lierre parcourait un mur et un balcon, lui-même surplombant un jardin. Une grande fenêtre était éclairée.

- (Roxane) Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout.

- « Ces jolis rien qui sont tout ». Que j’aime ce monsieur Rostand, Lili. C’est superbe, superbe, écoutons bien.

- (Christian) Et puis... je serai si content.

Si vous m’aimiez ! - Dis-moi, Roxane, que tu m’aimes !

- (Roxane) Vous m’offrez du brouet quand j’espérais des crèmes !
Dites un peu comment vous m’aimez ?...

- (Christian) Mais... beaucoup.

- (Roxane) Oh !... Délabyrinthez vos sentiments !


Firmin riait derrière Lili. Lili se retourna, ravi que son « papa de la route » ait délaissé ses larmes pour des sentiments plus joyeux.

- Vois-tu mon petit Lili combien les mots sont importants ?

- Alors, Roxane pourrait m’aimer moi ?

Firmin rit si fort que le paradis, sûrement bercé par les sentiments amoureux qui se jouaient devant eux, se mit à rire d’aussi gentille humeur. Lili eut honte et fut un peu vexé. Firmin, malicieux, se dit qu’il n’était pas mauvais que Lili expérimente les premiers tourments de l’émoi amoureux.

- (Cyrano) Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?...
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !

C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,

Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots

Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !

Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles

Ou non, le tremblement adoré de ta main

Descendre tout le long des branches du jasmin !
(...)

- (Christian) Un baiser !


Lili se mit la main à la bouche, partagé entre le rire et la gêne et ses yeux devinrent encore plus ronds.


- (Cyrano à Christian) Tu vas trop vite.

(...)

- (Cyrano) Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse,

Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,

Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;

C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,

Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,

Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le cœur,

Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !

Cette fois, c’est Firmin qui murmurait en chœur avec Roxane sans même sans apercevoir :

- « Ce bruit d’abeille... »

- « Cet instant d’infini !... »

- Entracte ! Entracte !

Envoûtés, Lili et Firmin n’avaient pas vu le rideau se fermer. Cyrano, grâce à ces mots, avait permis à Roxane et Christian de s’aimer et même de se marier. Mais la guerre rôdait et les deux épousés durent très vite se séparer.

Lili serra sa valise sur son cœur tandis que Firmin semblait se réveiller d’un merveilleux et douloureux songe.

- Je ne veux pas partir d’ici, Firmin ! C’est vraiment le paradis, ne descendons pas.

- Tu ne veux pas manger un petit quelque chose mon petit, répondit Firmin presque machinalement.

- Non, restons. L’âme n’a pas besoin d’autre nourriture que celle que nous avons ici.

Firmin se pinça. Comment ce petit garçon de sept ans pouvait-il percevoir une chose pareille? Il se passait ici quelque chose d’inhabituel, il en était désormais sûr. Sa réflexion sur l’amour et la liberté l’avait déjà stupéfait. Se pouvait-il que... ? Non, non, cela ne se pouvait pas. Et pourtant, Firmin se demandait... mais non c’était impossible.

Pendant que Firmin passait d’un sentiment à l’autre, plus bouleversé qu’il ne l’aurait cru, Lili rayonnait. Ce paradis qui se vidait, Firmin qui le veillait, et lui-même, Lili, seul à seul avec cette histoire fabuleuse, nichée au creux de ce théâtre, derrière ces somptueux rideaux de velours, c’était inespéré ! Ces quelques minutes d’entracte, de silence, de dialogue intérieur d’une petite âme à une autre âme – celle de Cyrano, celle de Rostand, celle du théâtre – étaient réservées à Lili qui se trouvait seul à entrer en parfaite communion avec les planches.

Les planches bougèrent soudain. Lili écarquilla à nouveau ses yeux dans un mouvement de stupeur et se projeta contre la balustrade du paradis. Une sorte de trappe venait de se refermer. Il l’avait vue et en avait entendu le bruit sourd. Comment n’avait-il pas pu remarquer cette planche ouverte pendant la représentation ? Et était-elle ouverte ou était-elle fermée ? Qui était dedans ? Y avait-il quelqu’un sous la scène ?
Lili avait toujours rêvé d’avoir droit à des coulisses et à un dessous de scène mais avec leur théâtre ambulant, ce n’était pas possible. Il était décidé à ne pas lâcher des yeux cette planche en avant-scène pendant les deux derniers actes. Lili hésita à en parler à Firmin mais, pour une fois, une pointe d’indépendance vint percer chez le jeune enfant. Firmin n’avait apparemment rien vu, c’était donc à lui de venir à bout de cette aventure, en homme.
Lili n’avait pas bien observé son « papa de la route ». Firmin avait vu, lui aussi, la trappe se fermer et il n’en était que plus préoccupé. Ne voulant rien laisser paraître à son petit protégé, il se mit à le questionner sur la pièce, feignant d’adopter un ton détaché.

- Alors mon cher Lili, comment tu la trouves cette pièce de M. Rostand ?

Lili était très étonné de cette question. Firmin savait qu’il avait une extrême pudeur à se confier sur ses sentiments, du moins jamais si tôt après un coup de foudre. Car c’était bien un coup de foudre. Ses joues s’empourprèrent et il s’en voulut terriblement de laisser transparaître son bonheur. Son cœur était tout ouvert et il reçut un nouvel éclair.
Firmin était meurtri d’avoir malencontreusement fait du mal à son petit. Il savait cette âme non pas fragile mais d’une sensibilité exquise. Il lui tendit sa valise qui venait de tomber à leurs pieds, le petit garçon l’ayant lâchée dans sa détresse. Lili fit alors son plus beau sourire à Firmin. Son « poète » avait le don de panser les maux sans ne prononcer aucun mot. C’était une des autres bénédictions du théâtre et de ses interprètes : le geste disait beaucoup, plus ou autant que le mot. Le silence, aussi. Lili aimait le silence. Il y trouvait beaucoup de sens.
Firmin était très touché par cet enfant qui n’était pas le sien et qui, pourtant, lui rendait si bien ce qu’il était et ce qu’il s’astreignait à être chaque jour de sa vie, pour les autres et pour Lili. Edmond Rostand semblait, ce soir, lui avoir personnellement offert une récompense. Cyrano de Bergerac concentrait tout ce que Firmin chérissait mais encore plus et surtout, tout ce vers quoi Firmin tendait. La bravoure et la pudeur, l’âme défenderesse et la tendresse, la liberté et l’amour, le panache et le dévouement et le verbe au commencement et à la fin, sans doute. Il leur fallait voir la fin.

Lili parlait à sa valise qui était désormais ouverte. Firmin lui caressa gentiment le sommet du crâne. Ce petit était béni, il le sentait. La Lune ne l’avait-elle pas choisi ?
Trois coups retentirent à nouveau, le paradis reprit ses airs de cour des miracles et le rideau s’ouvrit. C’était la guerre, tambours battants.

- C’est un peu rude,

Pour portez une lettre, à chaque jour levant,
De risquer !

- (Cyrano) J’ai promis qu’il écrirait souvent !
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite

Savait qu’il meurt de faim... Mais toujours beau !

Les cadets de Gascogne dont Cyrano et Christian, le mari de Roxane, se mouraient, et présentement de faim, au siège d’Arras. Cyrano, lui, n’en avait que faire, il se nourrissait de mots.

Firmin exultait. C’était encore mieux que ce qu’il avait imaginé. C’était romanesque - Cyrano passant les lignes ennemies pour envoyer à Roxane ses propres lettres signées de la main de Christian - noble et tendrement bravache.

- (Cyrano) Oui, la pointe, le mot !

Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause !

- Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
Et par un ennemi qu’on sait digne de soi,
Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres,

Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !

Un souffle était passé sur le visage de Lili. Chaque mot de cette tirade s’était comme imprimé en lui, résonnant fortement à son oreille - « Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, En faisant un bon mot, pour une belle cause ! » - et il était sûr que le temps venait de s’arrêter. Il se retourna et vit Firmin se signer. Alors, il se baissa pour ouvrir sa valise et y souffler le texte qui l’avait transformé.

- (Roxane) Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont vos lettres qui m’ont grisée ! Ah ! songez

Combien depuis un mois vous m’en avez écrites,

Et plus belles toujours !

(...)


- (Roxane) Je viens te demander pardon (et c’est bien l’heure
De demander pardon, puisqu’il se peut qu’on meure !)
De t’avoir fait d’abord, dans ma frivolité,

L’insulte de t’aimer pour ta seule beauté !

(...)

- (Roxane) Je t’aimerais encore !

Si toute ta beauté tout d’un coup s’envolait...

- (Christian) Oh ! ne dis pas cela !
(...)

Quoi ? laid ?

- (Roxane) Laid ! je le jure !

Le silence était d’or dans le Théâtre de la Porte Saint-Martin ce soir de Première, au 28 décembre de l’année 1897.

- (Christian) C’est toi qu’elle aime !


- (Cyrano) Non !


- (Christian) Elle n’aime plus que mon âme !

(...)

-
(Christian) Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
— Je vais voir ce qu’on fait, tiens ! Je vais jusqu’au bout
Du poste ; Je reviens : parle, et qu’elle préfère
L’un de nous deux !

Lili avait repris la main de Firmin et la serrait très fort même si Firmin était persuadé que Lili l’avait fait dans un élan de tendresse envers lui plutôt que dans un besoin enfantin. L’âme vaillante et tendre de Cyrano semblait l’avoir entouré d’un halo de lumière.

- Le premier coup de feu de l’ennemi !

Christian n’était plus. C’était fini.

(...)
- (Roxane) Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
- N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être

Merveilleux ?

- (Cyrano) Oui, Roxane.

-
(Roxane) Un poète inouï,

Adorable ?

(...)
- (Cyrano) Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui.
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
(...)
-
(Cyrano) Feu !


Les bruits des balles fusèrent. Rideau.

Lili ne pleura pas, il s’y refusait. Il était un homme désormais, il le savait, il le sentait. Firmin pleura, il s’épanchait. Il était lui-même désormais, il le sentait, il le savait. Cyrano les avait fait grandir, tous deux, vers ce qu’ils voulaient et ce qu’ils devaient être. Ils étaient sereins, comme apaisés. Leurs mains étaient toujours serrées. Aucun mot n’avait à être exprimé.

Un couvent, un arbre, un banc. Le rideau s’était à nouveau soulevé, pour la dernière fois.

- Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
Sa cornette, devant la glace.

- C’est très laid.

- Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
Ce matin : je l’ai vu.
(...)

- Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

- Non ! il va se moquer !


- Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !


- Très gourmandes !

- Et très bonnes.

- N’est-ce pas,
Mère Marguerite de Jésus,
Qu’il vient, le samedi, depuis dix ans !

- Et plus !

Depuis que sa cousine à nos béguins de toile

Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,

Qui chez nous vint s’abattre, il y a quatorze ans,
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

Lili comprit: Roxane était donc ici. Firmin idolâtra la fidélité sincère de cette femme.

- J’allais voir votre ami tantôt. J’étais encore

À vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin,

Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin

De la rue... et je cours... lorsque d’une fenêtre

Sous laquelle il passait — est-ce un hasard ?... peut-être !
— Un laquais laisse choir une pièce de bois.

- Les lâches !... Cyrano !
(...)

- C’est affreux !

- Notre ami, Monsieur, notre poète,

Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

Lili cria. Firmin l’entoura instantanément de ses bras. Le paradis se jeta sur la balustrade.

- (Roxane) Depuis quatorze années,
Pour la première fois, en retard !

- (Cyrano) Oui, c’est fou !

J’enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !...

Le théâtre sembla exploser de sentiments mêlés et de sensations inexplorées. Cyrano s’évanouit puis se reprit. Tout le monde retenait son souffle.

- (Cyrano) C’est ma blessure
D’Arras... qui... quelquefois... vous savez...

- (Roxane) Pauvre ami !


- (Cyrano) Mais ce n’est rien. Cela va finir. C’est fini.


- (Roxane) Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant

Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !

-(Cyrano) Sa lettre !... N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?

(...)

- (Roxane) Ouvrez... lisez !... (...)

- (Cyrano) « Roxane, adieu, je vais mourir !... »
(...)

- (Roxane) Comme vous la lisez, Sa lettre !

Firmin avait le cœur qui débordait. C’était sans doute la première fois de sa vie qu’il n’avait aucun mot pour exprimer ce qu’il vivait. Lili était comme pétrifié. La salle toute entière, statufiée.

- (Roxane) C’était vous.


- (Cyrano) Non, non, Roxane, non !


- (Roxane) J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
(...)


- (Roxane) Les mots chers et fous,
C’était vous...
(...)


- (Roxane) L’âme, c’était la vôtre !

- (Cyrano) Je ne vous aimais pas.

- (Roxane) Vous m’aimiez !
(...)

- (Cyrano) Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

Les sanglots se firent entendre de tous les coins, recoins, étages et balcons de la grande salle. Lili avait désormais la certitude de vivre le moment le plus fort de sa vie. Firmin sut qu’il était de son destin et de celui de Lili d’avoir croisé la route de Cyrano de Bergerac raconté par Monsieur Edmond Rostand.

Le coup ou le moment de grâce - c’est selon - arriva :

- (Cyrano) Oui, ma vie

Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla

Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là :

Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
Molière a du génie et Christian était beau !

Un souffle était passé sur le visage de Lili, lui-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Chaque mot de cette tirade s’était comme imprimé en lui, résonnant fortement à son oreille - « ma vie, Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie ! » - et il était sûr que le temps venait de s’arrêter. Alors il se retourna et vit Firmin à genoux. Il se baissa pour ouvrir sa valise et y souffler ce texte qui l’avait emporté.

- (Cyrano) Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,

Et voyageur aérien,

Grand risposteur du tac au tac,
Amant aussi — pas pour son bien ! —
Ci-gît Hercule-Savinien

De Cyrano de Bergerac

Qui fut tout, et qui ne fut rien.

Cette fois, le souffle venait de derrière lui. C’était bien quelqu’un qui lui soufflait les derniers vers – « Qui fut tout, et qui ne fut rien ». Lili se retourna. C’était Firmin. Il les disait d’une voix que Lili entendait pour la première fois. Alors Lili le regarda longuement. Un mot surgit de la scène en contrebas : « Panache ». Puis, plus rien. Un silence assourdissant. Soudain, des salves d’applaudissements envahirent le paradis et le théâtre tout entier. Les spectateurs pleuraient, riaient, s’embrassaient, hurlaient le nom de monsieur Edmond Rostand. Cette ferveur dura vingt incroyables minutes. Les comédiens furent rappelés quarante fois. Firmin portait Lili bien haut, dans ses bras. Et c’est là que Lili le vit. Un homme venait de fermer la trappe et de disparaître sous la scène.

2.
Au Pays du Jamais

Londres, 27 décembre 1904 – Première de Peter Pan ou le garçon qui ne voulait pas grandir par James Matthew Barrie au Duke of York’s Theatre.

Son papa lui tenait la main qu’elle tentait par tous les moyens de rendre la moins visible possible bien qu’elle ait été gantée de blanc. Sa maman avait malheureusement insisté pour qu’elle se comporte en « jeune fille convenable ». Sous son chapeau, dont le ruban mal fixé tombait malencontreusement sur son visage, elle se sentait toutefois un peu à l’abri de cette agitation vive qui les entourait. Elle avait compris qu’ils allaient voir une pièce de théâtre. C’était bien comme sur les images de ses livres d’étude : rouge et or. Un monde éclatant, étincelant jusqu’aux fauteuils d’orchestre - en velours - qu’elle avait effleurés sans le vouloir quand son papa avait pris son mouchoir alors que la dame imposante, qui n’avait pas cessé de les pousser dès l’entrée, avait continué à marcher, bousculant ainsi son pauvre papa et elle-même par la même occasion.
En longeant l’allée centrale, elle ressentit des émotions contradictoires, dans les deux cas difficilement supportables : une grande joie qui lui semblait trop lourde pour une petite enfant de son âge - bien que tous les amis de ses parents qui venaient prendre le thé l’aient congratulée d’avoir atteint « l’âge de raison » - et une peur qui lui donnait l’impression d’avoir été fendue en deux comme un vieil arbre pétrifié par la foudre.
Elle avançait ainsi de guingois, ce qui semblait agacer au plus haut point leur suiveuse acharnée, tandis que son papa, imperturbable, solennel, menait sa petite adorée vers un autel qui l’avait toujours fasciné : celui de l’expérience théâtrale. Sa capacité à occulter tous les désagréments qui l’entouraient pour se consacrer aux passions qu’il trouvait les plus louables, faisait de lui une nature parfaitement heureuse en toutes circonstances.

- Papa ne ressent pas ce que j’éprouve en ce moment, pensa Daphné en tournant le regard, soigneusement cachée sous ce chapeau de malheur devenu soudain un allié sûr. Quelle chance il a de pouvoir s’asseoir avec élégance et contentement au centre de cette grande salle peuplée de gens soufflant, toussant, éructant. Ce spectacle-là ne me plaît pas.

Soudain, des coups sourds retentirent et le minutieux stratagème de discrétion de Daphné s’effondra. Perdue dans ses pensées, elle réagit comme une écervelée à ce bruit qui semblait tout droit sorti du ventre d’une bête fauve : elle cria.

- Daphné mon enfant, ma chérie, ma petite, ce n’est rien. Redonne-moi ta main. Ce n’est que, que dis-je voyons, c’est le début d’une grande aventure et tu as le droit – non tu dois ! – crier, hurler, pleurer tant que tu le voudras. Écoute ....

C’était terrible. La salle toute entière s’était tournée vers eux. La salle toute entière avait entendu son hurlement – la maman de Daphné en aurait défailli. La salle toute entière - toutes des grandes personnes à première vue - avait écouté un père autoriser sa fille à se comporter comme la plus indigne des enfants capricieuses. Une rumeur offusquée accompagnée de petits rires étouffés, que Daphné soupçonna provenir d’enfants de son âge, parcoururent la salle, mais la première scène emporta heureusement tout sur son passage.

- Tous les enfants grandissent, sauf un. Ils savent très tôt qu’ils doivent grandir.

Il était une fois un certain M. Darling qui conquit le cœur d’une jeune Mary, qui devint ainsi Mme Darling. Ils eurent une petite Wendy qui vint la première, puis John, et enfin Michael.

- Non, il n’existait pas de famille plus simple, plus heureuse, avant l’arrivée de Peter Pan.

Daphné n’avait jamais rien vu de tel car, dans ses livres, rien ne bougeait, à son grand regret. Dans une sorte d’énorme grosse caisse à jouets ouverte sur le devant et non par le dessus, de vraies personnes s’animaient, prenant le thé, discutant et jouant avec leurs trois enfants comme si la petite fille avait espionné la famille des Banks par la fenêtre du petit salon de bibliothèque où elle se cachait de Rose, sa gouvernante, lorsqu’elle voulait lire sans que personne ne la voit. La perspective que l’on puisse découvrir ses émotions les plus intimes l’angoissait beaucoup et son papa et sa maman, ses chers parents, feignaient de ne la voir ni de l’entendre lorsqu’ils passaient devant la porte de la bibliothèque. Ici, elle avait le droit de s’immiscer dans la vie de cette famille Darling et comme son papa l’y avait autorisé avec une grande largesse d’esprit – et qu’elle était une petite fille très bien élevée – elle était décidée à intégrer ce nouveau monde.
C’était vraiment encore plus fort que dans les livres parce qu’ici l’histoire lui paraissait réelle. Ce monde ne pouvait qu’exister puisqu’elle pouvait le voir et le toucher. Toujours dans ses rêves, elle s’évadait dans quelques contrées enchantées mais toujours il y avait un réveil ; de même, lorsque son esprit vagabondant suite à un délicieux roman se trouvait malheureusement secoué par Rose annonçant l’heure du thé.

- (...) le pays de l’Imaginaire est toujours plus ou moins une île, avec, ici et là, d’étonnantes taches de couleurs, des récifs de corail et, au large, de fins voiliers corsaires ; et encore des repaires sauvages.

Wendy, une petite-fille, comme Daphné, rencontrait « Peter Pan » dans ses rêves. Madame Darling se rappelait l’avoir croisé, elle aussi, dans son enfance. Il vivait parmi les fées, « disait-on ». À bien y réfléchir et retourner son esprit pourtant très prolifique, Daphné ne trouva trace d’aucun Peter Pan et fut très embêtée. Elle ne devait pas être une enfant normale. Surtout, ne pas montrer son inquiétude à son papa. Il était très sensible à l’imaginaire, surtout pour une petite fille et surtout si elle s’appelait Daphné. Il n’aurait pas supporté que sa petite fille ne puisse pas rêver comme les autres enfants. C’était embêtant pour Daphné dans une soirée aussi belle mais ce n’était pas très grave. Peut-être était-il bon de ne pas être comme les autres enfants. Rose rouspétait sans cesse auprès de sa maman qu’elle n’était jamais disposée à faire ce que faisaient les enfants de son âge et que tant pis pour elle si elle grandissait trop vite. Mais Daphné, elle, n’avait pas envie de grandir, du moins si on lui posait la question. Sinon, elle n’y pensait pas, elle était une enfant avec plaisir sans pour autant se sentir enfant. Elle était elle-même, elle était Daphné.

- Dans son sommeil, Madame Darling eut un rêve. Elle rêva que le pays de l’Imaginaire s’était dangereusement rapproché, et qu’un étrange garçon en était débarqué. (...) Mais, tandis que le rêve se poursuivait, la fenêtre s’ouvrit violemment et un garçon sauta sur le plancher. (...) Elle poussa un cri, vit le garçon et je ne sais comment reconnut aussitôt Peter Pan. (...) C’était un charmant petit gars, vêtu de feuilles et de résines qui suintent des arbres.

Rose aurait dit que ce petit garçon avait été vilain à trop se rouler dans les feuilles qui jonchaient le parc de Kensington, pensa Daphné. Sa maman, elle, l’aurait trouvé bien joli. Elle lui racontait toujours des histoires de petits elfes courant dans la lande à la nuit tombée.

Mais Madame Darling n’était pas rassurée du tout et cria. Le garçon sauta par la fenêtre mais elle ne vit rien au-dehors. Une petite chose pourtant volait dans la chambre de ses enfants endormis. La chienne, Nana, qui était la nounou des enfants, avait attrapé l’ombre du garçon. Daphné aurait bien échangé cette nanny là contre la sienne, la trop rigide Rose, mais elle s’empressa de chasser cette vilaine pensée de son esprit car elle était trop bien élevée. Madame Darling roula l’ombre et la rangea dans un tiroir en attendant de pouvoir en parler à son mari. Lorsque le dénommé Peter Pan revint la chercher, les parents Darling étaient absents et Nana sommeillait.

Daphné était émerveillée de cette ravissante chambre qui était disposée sur scène et qui abritait trois petits lits qu’elle trouvait tout à fait à son goût. Une fenêtre révélait l’immensité d’un ciel étoilé.

- Peter bondit vers les tiroirs, en vida à deux mains le contenu sur le plancher (...) Il retrouva bientôt son ombre. (...) Or, à sa grande frayeur, l’ombre ne voulut pas reprendre sa place. Il essaya de la recoller avec du savon : en vain ! Frissonnant de tout son corps, il s’assit par terre et fondit en larmes.


Et c’est là que Wendy se réveilla et vit Peter Pan pour la toute première fois.

- Petit garçon, (...) pourquoi pleures-tu ? (...)

- Je pleurais à cause de mon ombre qui ne veut pas tenir. Et puis, d’abord, je ne pleurais pas. »

(...)

- Il faut la recoudre.

Daphné était fascinée par cette histoire d’ombre qui avait pris la poudre d’escampette. Elle se rappela alors ses énormes frayeurs dans l’escalier, quand montant se coucher, son ombre la suivait. Elle aurait tout donné pour qu’elle s’écarte d’elle comme elle l’avait fait pour Peter Pan. C’en aurait été fini de ses angoisses nocturnes.

Wendy se demandait quel âge pouvait bien avoir ce drôle de petit garçon. Il ne le savait pas lui-même car il s’était enfui le jour où il était né, disait-il.

- J’ai entendu mes parents parler de ce qui m’attendait quand
je serais un homme (...) Je ne veux jamais devenir un homme, (...) Je veux toujours rester un petit garçon et m’amuser. C’est pour cela que je me suis sauvé au parc de Kensington, et j’y ai vécu longtemps parmi les fées.

Sa maman avait raison, des petits êtres autres qu’eux-mêmes existaient. Daphné fut très intéressée.

- (Peter Pan) Quand le premier de tous les bébés se mit à rire pour la première fois, son rire se brisa en mille morceaux qui sautillèrent de tous côtés et devinrent des fées. (...) Et depuis, (...), chaque petit garçon ou fille devrait avoir sa fée.

Daphné sursauta. Elle n’en avait pas, elle. Elle n’était décidément pas un enfant normal. Elle serra très fort la main de son Papa qui la couva alors du regard.

Comme si elle avait lu dans les pensées de Daphné, Wendy s’inquiéta :

- Devrait ? Ce n’est donc pas toujours ainsi ? »

- (Peter Pan) Non, vois-tu, les enfants sont tellement savants de nos jours qu’ils ne croient plus aux fées. Toutes les fois qu’un enfant déclare : « Je ne crois pas aux fées », alors l’une d’entre elles tombe raide morte.


Daphné venait d’entendre très distinctement cette réplique. Tout allait tellement vite que certains passages lui échappaient à son grand regret. D’autres, au contraire, lui parvenaient parfaitement mais plus encore, droit au cœur.

- Je crois aux fées, je crois aux fées, murmura-t-elle tout bas mais bien lentement pour que son cœur s’en imprègne. Elle était persuadée qu’ainsi elle verrait bientôt une fée, sa fée.

- (Wendy) Mais où vis-tu la plupart du temps ?

- (Peter Pan) Avec les garçons perdus.


- (Wendy) Qui sont-ils ?

- (Peter Pan) Des enfants qui sont tombés de leur landau pendant que leur bonne regardait de l’autre côté. Si on ne vient pas les réclamer dans la semaine, ils sont expédiés très loin, au pays de l’Imaginaire.(...) Je suis leur capitaine.

Daphné se dit qu’il était heureux qu’elle n’ait pas tout fait pour tomber de son landau à sa naissance parce qu’il lui semblait qu’à l’âge de sept ans, elle l’aurait fait sans hésiter - en se basant sur tous les embêtements qu’elle semblait causer à Rose. Mais alors elle ne connaîtrait peut-être jamais le Pays de l’Imaginaire ?

- (...) Peter reconnut qu’il n’était pas venu spécialement pour voir (Wendy) mais pour écouter des histoires.
 Je n’en connais pas (...) aucun des garçons perdus n’en connaît non plus.

- (Wendy) C’est vraiment malheureux,


- (Peter Pan) Sais-tu pourquoi les hirondelles font leurs nids sous les toits ? C’est pour écouter les histoires. L’autre fois, ta maman en racontait une si jolie, Wendy.
(...)

- (Wendy) Oh ! Toutes les histoires que je pourrais raconter aux garçons !

Moi aussi je connais des histoires, s’enhardit Daphné. Si les enfants ne connaissent pas d’histoires au pays de l’Imaginaire, je ne vois pas pourquoi j’aimerais y aller. J’ai bien fait de ne pas tomber de mon landau.

Daphné était rassurée et continuait à écouter attentivement, son cœur battant un peu moins fort.

- (Peter Pan) Wendy, viens avec moi, je t’en prie, tu nous raconteras des histoires.
(...)

- (Wendy) Hélas, je ne peux pas. Pense à maman ! Et puis, je ne sais pas voler.
(...)


- (Peter Pan) Je t’apprendrai à voler sur le dos du vent, et après tu t’envoleras !

Daphné hésitait elle-même entre partir avec Peter Pan ou rester. La maison des Darling ressemblait trait pour trait à la sienne et ne donnait pas envie de s’en éloigner. Cependant, ce petit garçon qui pouvait voler avait bien de la chance. Daphné se dit que plutôt que de choisir, il lui suffirait d’être Peter Pan, d’être un Peter Pan. C’était une très sage décision et elle continua d’écouter attentivement, le cœur battant tout de même un peu plus fort.

John et Michael étaient désormais réveillés et demandaient eux aussi à apprendre à voler.

- (John) Comment fais-tu, à la fin ?

- (Peter Pan) Vous n’avez qu’à penser à des choses merveilleuses (...) elles vous emporteront dans les airs.

Un souffle était passé sur le visage de Daphné, elle-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Elle avait senti la même force solaire et vivifiante que lorsque la fenêtre du salon de bibliothèque laisse passer le rayon de soleil d’après-midi. Chaque mot de cette réplique s’était comme imprimé en elle, résonnant fortement à son oreille - « Vous n’avez qu’à penser à des choses merveilleuses, elles vous emporteront dans les airs. » - et elle était certaine que le temps venait de s’arrêter. Alors elle se retourna vers son papa et vit qu’il souriait aux anges. Une drôle de sensation s’empara d’elle : c’était chaud dans ses joues et dans son ventre, froid dans ses mains et elle éprouvait une immense joie teintée de pudeur, bien plus grande encore que celle qu’elle avait eue en pénétrant dans ce théâtre. Elle eut l’impression de devoir chérir ces mots comme un trésor et d’y rester fidèle pour toute la vie.

- (Peter Pan) Je dois d’abord vous saupoudrer de poussière des fées. (...) Maintenant, essayez. À partir du lit. Remuez vos épaules comme ça et laissez vous aller.

Daphné fut persuadée qu’elle pourrait s’envoler même sans poussière de fées et seulement avec de merveilleuses pensées. Sa constitution d’un optimisme sans faille et sa propension à voir le beau partout en étaient peut-être la clé. Elle mit ce mot – « merveilleux » - dans son cœur et le chérit dorénavant comme un trésor.

- (Peter Pan) Et maintenant, venez !

S’élevèrent alors dans les airs les quatre compères sous les yeux ébahis des spectateurs londoniens qui n’avaient jamais rien vu de tel. Daphné sentit son cœur s’envoler.

- (Peter Pan) La deuxième à droite, et droit devant jusqu’au matin !

Ça y est, le Pays Imaginaire n’était plus très loin. Daphné n’en avait jamais douté. C’était « pour de vrai ». Sur scène se jouait un ballet qu’aucun adulte ayant été enfant ne pouvait renier. Sur l’Île, des « garçons perdus », dont Peter Pan était le capitaine, portaient des peaux d’ours qu’ils avaient tués de leurs propres mains ; non loin de là, des pirates se faisaient entendre avant de se faire voir, entonnant un terrible refrain :

- Larguez les ris, yo ho hisse ho !

Nous allons piratant !

Et si un coup de feu nous sépare,

Nous sommes sûrs de nous trouver tous réunis en enfer !

Et, dansant autour d’un feu, des Peaux-Rouges invoquaient Manitou, le calumet de la paix étant cassé.
 Lions, tigres, ours tiraient leur langue affamée tandis que le Roi de cette jungle de l’Imaginaire était un crocodile géant dont on reparlera plus avant.

- Qui est leur capitaine ?

On parlait des Pirates.

- (Peter Pan) Crochet.

- James Crochet ?


- Oui !
(...)

- Il est gros, hein ?

- (Peter Pan) Pas aussi gros qu’autrefois.

- Que veux-tu dire ?


- (Peter Pan) J’en ai coupé un morceau.
(...)


- Mais... quel morceau ?


- (Peter Pan) Sa main droite.
(...)

- (Peter Pan) Il a un crochet de fer à la place de la main droite, et il s’en sert pour griffer.

Daphné écoutait toujours, les yeux écarquillés, les histoires d’explorateurs, de mers et de bêtes sauvages que lui racontait son papa. Il y en avait une en particulier qui faisait frémir Daphné de peur et de ravissement à la fois. Celle où, quand la Lune se découvrait dans le ciel noir, le loup-garou hurlait...
 Ce soir, il lui semblait que ses yeux s’ouvraient de plus en plus ainsi que son cœur. Par petits à-coups et battements réguliers, il opérait un mouvement inné de manière à emmagasiner tout ce qui se passait.

Ce soir, il y avait deux ennemis jurés qui intriguaient et déroutaient Daphné. Ce serait peut-être au moins aussi fort que l’histoire du loup-garou.

Wendy, John et Michael avaient atterri, et non sans mal pour Wendy qui avait été la cible de la jalousie de Clochette, la fée de Peter. Mais désormais, le plan de Peter Pan était réalisé et la famille de l’Imaginaire était au complet :

- (Les Garçons perdus) Ô dame Wendy, (...), soyez notre mère à tous !

- (Wendy) Dois-je accepter ? ( ...) C’est affreusement tentant, bien sûr, mais je ne suis qu’une petite fille, voyez-vous, je manque d’expérience.
(...)

- (Wendy) Très bien, (...), je vous promets de m’appliquer. Allons, vilains garçons, entrez tout de suite dans la maison. Je suis sûre que vos pieds sont trempés. Et avant de vous mettre au lit, j’aurai tout juste le temps de vous raconter la fin de Cendrillon.

Le nombre de fois où Daphné avait joué à la poupée... Pourtant, ce qu’elle préférait, c’était s’imaginer ou se construire - dans les jours fastes où sa maman trouvait des tissus - une cabane, une maison, un domaine à elle. Et ce fut plus fantastique encore que tout ce qu’elle avait inventé. Sur la scène de cette immense caisse à jouets apparut « la maison souterraine ». On n’y entrait que si on « casait dans un tronc ».

- Elle se composait d’une seule vaste pièce, comme devraient l’être toutes les maisons. Sur le plancher, qu’on pouvait creuser à volonté si l’on avait envie d’aller à la pêche, poussaient des champignons trapus qui servaient de sièges. Un arbre imaginaire s’efforçait de pousser au milieu, mais chaque matin, on sciait le tronc au ras du sol. (...) Il y avait un énorme foyer qui se trouvait en n’importe quel endroit où il vous plaisait d’allumer le feu.

C’était très joli, très paisible. Daphné aimait cette douceur d’un foyer heureux et sourit à son papa.

La scène avait maintenant pris la forme d’une lagune que Wendy contemplait alors qu’elle se trouvait sur un rocher, « le rocher des Abandonnés ».

- (Wendy) Je voudrais tellement attraper une sirène.


Mais Peter Pan lui conta combien elles étaient dangereuses et qu’elles essaieraient de l’attirer au fond des eaux.
Puis, la mer frissonna tandis que le soleil s’obscurcit. Les Pirates étaient là. Ils venaient abandonner sur le fameux rocher la petite Lis Tigré, une indienne du Pays Imaginaire. Ce fut la toute première grande aventure de Wendy.

- (Peter Pan imitant la voix de Crochet) Relâchez-là ! (...)

- Mais, capitaine....

- Immédiatement, vous m’entendez ! Ou je vous plonge mon crochet dans le corps !

Daphné frappait dans ses petites mains. Elle admirait Peter de faire preuve de tant d’ingéniosité et de générosité.
Mais une voix terrible, caverneuse, retentit alors dans la salle.

- Ohé du bateau !

C’était la voix de Crochet, la vraie. Il ne mit pas longtemps à comprendre la supercherie de Peter Pan et il lança le « jeu des devinettes ».

- (Capitaine Crochet) Crochet, (...) as-tu une autre voix ?

- (Peter Pan) Oui, j’en ai une. (...)

- (Capitaine Crochet) Es-tu (...) un garçon ?

- (Peter Pan) Oui !

- (Capitaine Crochet) Un garçon ordinaire ? Un merveilleux garçon ?

- (Peter Pan) Oui ! (...)

Vous ne devinerez pas ! Vous ne devinerez pas ! (...) Vous donnez votre langue au chat ?
(...)
Je suis Peter Pan !

- (Capitaine Crochet) Nous le tenons ! (...) Prenez-le mort ou vif ! »

La pagaille s’empara du plateau. Les «aïe» et les «youpi» se faisaient entendre entre deux entrechoquements de lames des Garçons perdus et des Pirates. Enfin, Crochet finit dans l’eau et nagea vers son bateau.

Daphné respira un peu mieux maintenant que le dangereux Crochet avait été mis hors du jeu. Mais elle ne pouvait se résoudre à oublier ce terrifiant personnage qui cherchait à tuer des petits enfants. Et pourtant, elle le trouvait plus triste que méchant. Ses longs cheveux bouclés paraissaient être les siens, ses yeux, teintés d’un bleu de myosotis, exprimaient parfois une mélancolie que l’on aurait voulu atténuer et sa tenue le rendait d’une élégance et d’un raffinement suprêmes.
 Seul son air de grand seigneur associé à son horrible crochet de fer le rendait désagréable aux yeux de Daphné. Mais que penser de Peter Pan qui lui avait arraché sa main ?

3.
Le garçon merveilleux

Il était fâcheux pour Daphné de se rendre compte qu’elle était bel et bien une fille. Une « Wendy ». Elle aurait tout aussi bien pu faire bon effet en garçon si son papa n’avait pas insisté pour lui laisser les cheveux aussi longs. Ses bottines montantes cachaient aisément ses culottes bouffantes en dentelles qu’elle portait sous sa robe satinée, heureusement de coupe droite. Ainsi, elle pouvait passer pour un jeune écolier qui, un brin rebelle, n’aurait laissé personne raccourcir ses insolentes boucles brunes. C’est, l’esprit assailli de cette question incessante que Daphné estimait être de la plus haute importance – et à laquelle son papa et sa maman, plus amusés qu’autre chose, tentaient par tous les moyens de répondre – qu’elle suivait les aventures de Peter, Wendy, John et Michael dans le Pays Imaginaire. Quand, soudain, il lui sembla que Peter était une fille, que le comédien qui jouait le garçon qui ne voulait pas grandir était une comédienne. Son papa et elle étaient au deuxième rang et malgré son jeune âge, elle avait un don pour l’observation. C’est en tout cas ce que disait Rose, sa gouvernante, qui la trouvait parfois, disait-elle, le ton bien impertinent : « Quel toupet, cette petite, Madame ! » disait-elle à la maman de Daphné, avec autant d’impertinence que la sienne. Ce Peter avait une agilité souple et délicate que Daphné ne trouvait pas chez les garçons qui l’entouraient et qu’elle observait toujours avec acuité au grand dam de Rose.

- Peuh !, pensa Daphné. J’imagine d’ici les petites filles me traiter d’amoureuse. Mais jamais! Moi je suis amoureuse des aventures que ces garçons peuvent vivre dans les livres, au parc et dans les histoires. Nous les filles, les petites filles, nous devons toujours être bien sages, bien peignées, joliment habillées.

Ce n’est pas que Daphné n’aimait pas la toilette - elle en raffolait et elle rendait sa maman folle quand, chaque matin, elle attendait que celle-ci ait vidé le contenu de sa penderie pour lui dire qu’elle avait déjà choisi sa tenue - mais elle était persuadée que ce monde d’aventures lui était inconnu et défendu car elle était une fille.

- Ce Peter a une telle finesse des traits, un tout petit nez, observa encore Daphné. Et pourtant, l’illusion opère à merveille.

Et puis, Peter Pan était le petit garçon qui ne voulait pas grandir et non pas la petite fille qui ne voulait pas grandir. Bien qu’elle rouspétait de ne pas pouvoir vivre comme un garçon, Daphné n’était pas du genre à attendre que l’aventure vienne la cueillir. Elle aimait plus que tout - par provocation, sans doute - garder ses robes blanches et son grand nœud de taille bleu pour ferrailler avec les pirates (du salon) et se mesurer aux petits garçons vagabonds (logés dans sa tête) ! Ici, ce soir, à son grand désespoir, elle n’avait plus personne à qui s’identifier, à qui se mesurer, de fille à garçon... Peter était une fille et elle était déjà une fille !

Alors que le rideau se baissait et que l’entracte s’annonçait, son papa, avec son air de professeur, se retourna vers elle et lui dit :

- Daphné, tu as dû remarquer que le premier rôle, qui est celui d’un garçon, a été donné à une fille. C’est Miss Nina Boucicault, la sœur du Directeur du théâtre où tu te trouves ce soir.

- Oui, Papa, j’ai remarqué.
Et Daphné de bouder, prenant l’air offusqué de ces Ladies de Hyde Park lorsqu’elles rencontrent la petite fille et sa maman courant à toutes jambes, sans aucun égard pour leurs dentelles.

- Oh, mon petit, mon tout petit, que se passe-t-il ?, lui répondit son papa désemparé, croyant lui avoir fait plaisir car prenant toujours très au sérieux ses élucubrations de petite fille. Daphné eut un peu honte, ce n’était pas dans son caractère de se sentir si révoltée et elle n’aimait pas ça. Alors elle répondit cela à son cher papa :

- J’ai l’impression que Peter Pan, le garçon qui ne veut pas grandir a le droit de rester au Pays Imaginaire alors que Wendy va devoir rentrer. Ce sont toujours les garçons qui ont droit de ne pas rentrer quand il le faut. Moi je voudrais être un garçon pour pouvoir rester dans mon imaginaire. Mais je suis tout aussi prête à me battre contre les Pirates en tant que fille, avec mes robes et mes bouclettes.

Papa était émerveillé devant sa petite fille. Il lui répondit :

- C’est pour ça que tu devrais te réjouir que Peter soit joué par une fille et... bien écouter Wendy. Je crois qu’elle prend plus que part à l’aventure elle aussi, tu ne crois pas ?

Et son papa la serra dans ses bras. Son papa était merveilleux. C’était un garçon merveilleux, comme ce Peter Pan qui était venu chercher une fille dans son sommeil pour l’emmener au Pays Imaginaire au milieu des Pirates et des Indiens.

Daphné ne savait plus si elle préférait être Peter Pan ou Wendy.

4.
La rencontre

Il se tenait droit comme un I en fond de salle, posté à côté des portes de sortie, élégamment confectionnées en rideaux de velours rouge. Peut-être était-il un ouvreur comme Daphné en avait vu dans ses livres de classe mais il n’en portait pas l’habit pompeux et, à ses mains, point de gants blancs. Il était vêtu de culottes courtes, d’une veste de blazer grise et d’une chemise blanche et il avait noué une sorte de petit foulard rouge autour de son cou. Une extravagance qui courait peu par ici. Il semblait un peu raide, les mains derrière le dos et le menton comme relevé. Alors que tout le monde s’agitait à l’annonce de l’entracte et que son papa l’avait emmenée au-dehors pour lui acheter une boisson, Daphné l’avait aperçu. Terré dans ce coin, il lui fit l’effet de l’ombre que Peter Pan avait cherchée lors de la première scène. Mais ce qui la frappa le plus quand elle s’approcha de la porte, escortée par son papa encore tout envouté par le premier acte, ce fut son expression. Ce jeune garçon semblait terrifié.

-Lili ! Lili !

Trois enfants de l’âge de Daphné probablement, interpellèrent le garçon depuis l’autre sortie.

- On nous sert des jus ! Viens vite, viens !

Et voilà que l’ombre de Peter Pan se décolla de sa cachette avec une rapidité habile de prestidigitateur. Dans son étonnement et sa hâte, il laissa pourtant tomber sur la moquette rougeoyante du grand théâtre ce qu’il tenait derrière son dos : une casquette gavroche.

- Oh !, pensa Daphné.

Son cœur de petite fille romanesque se serra. Voilà exactement l’accessoire qu’il lui manquait pour devenir le héros de ses romans d’aventure. Et alors même qu’elle se disposait à récupérer ce précieux objet pour elle seule, son père se baissa avec un flegme digne d’un chevalier servant.

- Ce jeune garçon a perdu son chapeau. Nous devons absolument le rattraper. Suis-moi Daphné.
Et son papa de lui attraper la main, faisant courir Daphné au milieu des allées, s’excusant avec moult regrets auprès des gens qu’il importunait, alors qu’il s’interposait sur leur passage bien tracé vers la sortie. Si la maman de Daphné les avait observés, elle n’aurait su que dire pour sauvegarder la réputation de sa fille ayant atteint « l’âge de raison ». Mais en son fort intérieur, Daphné savait que celle-ci aurait tout donné pour être avec eux dans ce tournant imprévu que prenait leur soirée au spectacle. Il lui sembla même qu’elle venait de lui parler, ou plutôt de lui murmurer quelque chose à l’oreille, comme elle le faisait chaque soir avant de lui déposer un baiser sur la joue.

C’était leur rituel des « murmures secrets », ces petites choses précieuses que sa maman avait instaurées entre eux trois dès que la petite Daphné sut parler. Comme elle disait, « Ainsi chaque soir, nous offrons un mot que nous trouvons beau et important à l’autre, à son oreille, en chuchotant, et ce sera le trésor de chacun. Personne d’autre ne doit l’entendre car il est destiné à un être unique pour un moment unique. Cette personne devra, la journée suivante, en faire quelque chose de beau et d’important avant de le léguer, qui sait, à une autre personne. Et ainsi, une chaîne de beauté et de bonté se sera établie et rayonnera. »

Daphné n’avait pas bien entendu. Et puis sa maman n’était pas là, ce n’était donc pas possible. Son papa était en train de lui secouer la main.

- Daphné, ma chérie, ma petite, ma toute petite. Dis bonjour à Mrs Whisper. Tu sais, c’est la tante de la cousine de mon oncle par alliance, de la famille des Whispering du Surrey.

Se tenait devant Daphné une dame aussi grande que son papa et aussi fine que l’ombre de Peter Pan. On aurait dit qu’elle avait été aspirée par l’une des sarbacanes des indiens du Pays Imaginaire tant sa silhouette était étirée. Elle regardait Daphné avec grande attention et un sourire charmant que contenait à peine sa toute petite bouche rosée.

- Rencontre, dit-elle.

- Plaît-il ? répondit le papa de Daphné, qui paraissait n’avoir rien entendu.

- Rencontre, répéta-t-elle d’une voix légère comme le bruit que fait le vent quand Rose, la gouvernante de Daphné, oublie de fermer la fenêtre de la bibliothèque.

- Ah, charmant, charmant, répondit le papa qui, bien élevé, feignait d’avoir entendu ce que disait Mrs Whisper. Car c’était toujours le cas lorsqu’il commençait à gigoter dans tous les sens. Il faisait toujours ça lorsqu’il rencontrait Mr. Banks, le voisin, qui parlait dans sa barbe, qu’il n’avait pas d’ailleurs.

Daphné tira alors sur la main de son papa pour qu’il comprenne qu’il leur fallait s’échapper au plus vite pour rendre sa casquette au jeune garçon. Comme si elle avait lu dans les pensées de Daphné, Mrs Whisper les gratifia d’une petite révérence avant de se perdre au milieu de la foule. Le papa de Daphné sortit son mouchoir brodé et s’épongea le front. Il n’avait pas l’air dans son assiette mais c’était peut-être la course de tout à l’heure qui l’avait fatigué.

- Allons-y vite, Papa, sinon nous allons rater la deuxième partie.

Mais voici que la sonnerie retentit faisant pousser un deuxième cri à Daphné, heureusement étouffé par le bruit des robes de ces dames et des talons de ces messieurs.

- Daphné, ma chérie, ma petite, ma toute petite, ce n’est que le rappel pour le deuxième acte. Viens, nous allons quand même te chercher un verre d’eau, j’ai peur que tu ne tiennes pas jusqu’à la fin de la représentation.

-Oh, non, papa, fit Daphné, affolée. Peter Pan ne m’attendra pas et je ne pourrais pas savoir s’il a vaincu le Capitaine Crochet.

- C’est d’accord, Daphné. Revenons à nos fauteuils et serre-moi bien fort la main, je ne voudrais pas te perdre dans cette foule.
Daphné vit que son papa n’avait plus la casquette. Celle-ci avait disparu. Daphné fut à nouveau affolée.

- Papa, la casquette, où est la casquette ?


Alors, son papa la regarda, interdit, et se mit la main sur la bouche, perplexe :

- Mon dieu, j’ai dû la lâcher en route. Quelle bêtise ! Je suis désolé, mon tout-petit. Nous essaierons de la chercher à la fin, je te le promets.

Ils allèrent se rasseoir et Daphné ne pensa plus qu’à la casquette. Et quand Peter Pan, Wendy et les Enfants perdus réapparurent, la « casquette » s’était imprimée dans sa tête comme si c’était sa maman ou son papa qui lui avaient offert un « murmure secret ».

5.
Le souffle retrouvé

Ses joues étaient chaudes, son ventre irradiait, ses mains se glaçaient et il éprouvait une immense joie. Cela faisait désormais plusieurs fois qu’il ressentait ces effets depuis le début de la représentation. Il se dit que ce devait être le fameux temps londonien qui lui donnait de la fièvre et l’engourdissait un peu. On était en décembre. De plus, il avait refusé de porter une écharpe et l’on ne voyait qu’un simple – et très léger – foulard rouge protéger son cou. Mais ce qui le contrariait beaucoup, c’était ces mots incessants qui sonnaient fort à son oreille. À chaque fois, il ressentait le même courant d’air que Madame Darling lorsqu’elle découvre Peter Pan derrière elle. C’était comme si quelqu’un lui soufflait certains mots de la pièce à l’oreille. Et il avait froid puis il avait chaud. Il faut dire qu’il était posté devant une porte de la salle mais personne ne faisait plus d’entrées ni de sorties depuis le premier acte. Il avait bien tenté de regarder de l’autre côté des rideaux mais il n’y avait rien à déclarer. Le plus dur était de garder le silence après chacune de ces drôles de manifestations à son oreille. Il était, en effet, comme poussé à partager ce qu’il avait entendu, par la parole ou par l’émotion :

- « Je veux toujours rester un petit garçon et m’amuser. » ; « Toutes les fois qu’un enfant déclare : « Je ne crois pas aux fées », alors l’une d’entre elles tombe raide morte. » ; « Vous n’avez qu’à penser à des choses merveilleuses, elles vous emporteront dans les airs. »


Heureusement, les dernières scènes avant l’entracte avaient laissé Lili, non pas de marbre, mais plutôt tranquille et le jeune garçon avait pu apprécier la bataille des Pirates et des Enfants perdus.

Alors que l’orchestre se vidait de ses illustres invités, Lili regardait intensément la scène, non sans une certaine mélancolie. Et c’est alors qu’il le vit. Un homme venait de fermer une trappe et de disparaître sous la scène. C’est exactement à ce moment que la petite Daphné vit le jeune garçon. Il avait l’air terrifié. La suite, on la connaît. Appelé par les petits orphelins, il disparut d’un coup, laissant choir sa casquette sur la moquette et provoquant, sans le vouloir, une infinité d’interrogations dans la tête et le cœur de la petite enfant de sept ans.

L’entracte était maintenant terminé et le spectacle reprenait. Daphné ne pensait qu’au petit garçon à la casquette. Où pouvait-il bien être maintenant ? 
La petite fille essaya de se retourner pour regarder au niveau des rideaux d’entrée mais personne n’y était posté.

- (Peter Pan) Il y a longtemps, je pensais moi aussi que ma mère laisserait la fenêtre ouverte pour moi. Je restais donc absent pendant des lunes et des lunes. Mais quand je revins, il y avait des barreaux à la fenêtre car maman m’avait complètement oublié, et un autre petit garçon dormait dans mon lit.


Daphné était certaine que son papa et sa maman ne l’oublieraient jamais. Elle se tourna vers son père et le regarda fixement. Monsieur Loveday, qui ne pouvait pas parler, lui renvoya un regard des plus aimants.

Lili, qui avait gagné le paradis sans s’en rendre compte, eut un pincement au cœur. Rien à voir avec le souffle pur, léger et joyeux qui l’emplissait à certains moments de la pièce.
 « Maman m’avait complètement oublié, et un autre petit garçon dormait dans mon lit. », se répéta-t-il tout doucement. Se pouvait-il qu’il lui soit arrivé la même chose ? Et que, revenant du Pays Imaginaire avec sa valise, il n’avait plus eu alors que ce toit pour grandir ?

Alors que Wendy, John, Michael et les six Enfants perdus s’apprêtaient à rentrer à la maison, Peter Pan, têtu comme une bourrique - et parce qu’il ne voulait pas grandir -, resta seul dans la maison souterraine. C’est à ce moment que le perfide Capitaine Crochet choisit de mettre son plan machiavélique en place. Il voulait tuer le garçon merveilleux. Avant même d’avoir passé le seuil de leur porte, les Lost Boys furent capturés par les Pirates, et, Wendy, élégamment escortée dans sa prison dorée, le Jolly Roger.

- (Peter Pan) Qui est là ?
(...)

-
(Fée Clochette) Laisse moi entrer Peter
Et la petite fée de raconter le grand malheur.

- (Peter Pan) Je la délivrerai !
(...)
-
(Fée Clochette) Non !

-
(Peter Pan) Pourquoi non ?

-
(Fée Clochette) C’est un breuvage empoisonné !
Clochette avait tout vu des manigances du Capitaine Crochet.

- (Peter Pan) Empoisonné ? Par qui ?

-
(Fée Clochette) Crochet
Héroïque, Clochette but la mixture avant que le garçon ne le fasse, persuadé qu’il était que Crochet n’avait pas pu entrer et accomplir ce méfait.

- (Fée Clochette) C’était empoisonné, Peter. Et je m’en vais mourir.
(...)

-
(Peter Pan) Croyez-vous aux fées ?

-
(Peter Pan) Si vous croyez aux fées, frappez bien fort dans vos mains, ne laissez pas mourir Clochette !

La salle du Duke of York retentit d’applaudissements nourris, des grandes personnes se levaient, dissimulant mal des larmes qui coulaient le long de leur grand nez.

Un souffle était passé sur le visage de Daphné, elle-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Elle avait senti la même force vivifiante que lorsque la fenêtre du salon de bibliothèque laisse passer le rayon de soleil d’après-midi. Chaque mot de cette réplique s’était comme imprimé en elle, résonnant fortement à son oreille - « Si vous croyez aux fées, frappez bien fort dans vos mains, ne laissez pas mourir Clochette ! » - et elle était certaine que le temps venait de s’arrêter. Alors elle se retourna vers son papa et vit qu’il souriait aux anges. Une drôle de sensation s’empara d’elle : c’était chaud dans ses joues et dans son ventre, froid dans ses mains et elle éprouvait une immense joie teintée de pudeur, bien plus grande encore que celle qu’elle avait eue en pénétrant dans ce théâtre. Elle eut l’impression de devoir chérir ces mots comme un trésor et d’y rester fidèle pour toute la vie.

Au même moment, Lili ressentit à nouveau du chaud et du froid dans son corps et un souffle lui envahit le visage. Il venait d’entendre très distinctement cette réplique et ses mains s’agitaient, applaudissant comme par enchantement.

Le rideau se baissa quelques minutes puis se releva, laissant place à un impressionnant bateau pirate où les Garçons perdus étaient ficelés autour d’un mat. Crochet savourait son heure de gloire, son double-cigare à la bouche ; mais celle-ci ne fut que de courte durée pour cet homme à jamais partagé entre le panache et le pathétique.

- (Capitaine Crochet ) La nuit est paisible. Rien ne paraît
 vivant. C’est l’heure où les enfants se couchent (...) Comparez ce tableau à celui de ces enfants prêts à marcher sur la planche.

(...)

Aucun enfant ne m’aime.

Puis se reprenant, avec un terrible rictus et brandissant son crochet de malheur :
- (Capitaine Crochet) Maintenant, mes mignons, six d’entre vous vont passer sur la planche, mais j’ai besoin de deux garçons de cabine. Qui se porte volontaire ?

Stupeur dans les rangs du théâtre. Les petits rires étouffés que Daphné avaient identifiés comme étant de son âge se muèrent en petits cris angoissés.
- Je crois aux fées, je crois aux fées, se répéta-t-elle en applaudissant mais pas trop fort car personne n’osait le faire alors que c’était tout à fait nécessaire.

Son opération d’entraide marcha à la perfection puisque un « Tic tac tic tac tic tac » tonna sur scène. Le crocodile tant redouté de Crochet était dans les parages.

La scène qui suivit fut des plus terribles. Un mystérieux personnage tuait à tour de bras les Pirates qui osaient entrer dans la cabine. Crochet décida d’y envoyer les Garçons perdus. Dans les deux possibilités de dénouement, il ne serait pas perdant. Mais un cri vainqueur se fit entendre :
- Peter Pan le Vengeur !
Toute la salle poussa un grand « ouf » de soulagement. Le petit garçon merveilleux était de retour et menait la guerre.
La bataille fut sanglante entre les deux camps mais le plus palpitant fut certainement le face-à-face entre Crochet et Peter Pan.

- (Capitaine Crochet) Qui es-tu donc, Pan ?
-
(Peter Pan) Je suis la jeunesse, je suis la joie, (...) je suis un petit oiseau sorti de l’œuf. »

Daphné suivait le mouvement des deux épées, luttant de toutes ses forces pour ne pas se cacher les yeux. Elle était une fille qui ne renonçait jamais dans l’aventure. Mais ce qu’elle ne savait pas, c’est que même Lili, un garçon, aurait souhaité ne pas regarder.

Touché entre les côtes par l’enfant, Crochet tituba et se jeta de lui-même dans les flots. Le crocodile l’y attendait. Son « Tic Tac » s’était arrêté.
 « Ainsi périt James Crochet ».

Il était curieux, remarqua Lili, que le temps s’arrêta pour les événements heureux comme malheureux.

- (Peter Pan) Vite, Clochette, (...) ferme la fenêtre, mets la barre. Très bien. Il nous faudra repartir par la porte. Et quand Wendy arrivera, elle croira que sa mère ne veut plus d’elle. Elle sera obligée de s’en retourner avec moi.

Lili respira un grand coup. Il y avait donc bien des mamans en ce monde qui n’abandonnaient pas leur enfant.

Daphné trouva que ce petit garçon était bien vilain tout à coup. Quel soulagement alors quand il changea d’avis, ému par la tristesse de la maman de Wendy ! Madame Darling, qui pourtant ne pouvait le voir clairement à l’inverse de sa fille, proposa à Peter Pan de l’adopter. Mais le coquin ne se laissait pas facilement attraper.

- (Peter Pan) Je ne veux pas aller à l’école apprendre des choses ennuyeuses (...) Personne ne m’attrapera, madame, personne ne me fera devenir un homme. Je veux toujours être un petit garçon et m’amuser. »


Daphné se dit qu’il était tout à fait possible d’appliquer ce principe à une petite fille. Elle était parée pour l’aventure.
- Je veux toujours être une petite fille et m’amuser, murmura- t-elle avec un air de défi qu’elle aurait adressé à l’un de ses professeurs.

Perché au paradis, Lili se demandait comment il était possible qu’une grande personne ait le droit de faire dire de telles choses à des enfants. Et pourtant, il aimerait tant, lui aussi, rester un petit garçon...

Peter Pan s’envola et le rideau se baissa.

Le triomphe fut total. Enfants, parents, jeunes, moins jeunes, rêveurs, moins rêveurs, tous furent charmés par le Pays Imaginaire. Le spectacle avait été impressionnant entre la magie des décors, la beauté des costumes et la folie des systèmes de poulies pour que les comédiens s’envolent - sans poussière de fées, vraiment ?

Papa Loveday se tourna vers Daphné avec l’air malicieux que sa femme aimait tant et lui demanda :
- Alors, Peter Pan ou Wendy ?
- Oh Papa, le garçon merveilleux car il a le droit de rester un enfant et de s’amuser. Mais je crois que je préfèrerais pouvoir vivre les deux aventures, celle de Peter et celle de Wendy. Et ce n’est pas parce que je suis une fille, hein ! Ou bien, je pourrais me trouver un Peter Pan ?
C’est à ce moment que Daphné repensa à la casquette. C’était un signe. Une aventure. Elle devait retrouver la casquette pour rencontrer son Peter Pan.

6.
Le territoire mystérieux

Daphné avait extrêmement bien dormi. C’était la première fois qu’elle faisait des cauchemars qui ressemblaient plutôt à des rêves. La pièce de la veille au soir l’avait bouleversée. Rose - chère Rose malgré ses invectives - aurait été terrifiée si Daphné lui avait conté toutes les affreuses bagarres à l’épée avec le Capitaine Crochet qui peuplaient, depuis hier, ses rêves. Daphné, elle, ne l’était pas : elle attendait cela depuis si longtemps. Elle voulait faire à jamais partie de l’Aventure. Et elle était désormais certaine que le chemin s’était ouvert hier. Elle avait ressenti et entendu des mots si fortement qu’ils étaient désormais gravés dans son cœur et qu’ils constituaient les tout débuts de son trésor intime. Elle ne le cacherait pas mais ferait tout pour le préserver. Son cœur lui paraissait un endroit assez secret pour cela.

- Je ne veux jamais devenir un homme. Je veux toujours rester un petit garçon et m’amuser, se rappela-t-elle. Je n’arrive pas à savoir si j’ai envie d’être totalement un Peter Pan. Peut-être suis-je une Wendy, en partie. Dans ce cas, ne devrais-je pas avoir un Peter Pan ? Je ne peux vivre sans. Pourquoi ne m’apparaît-il pas dans mon sommeil ?

Et Daphné se souvint qu’elle avait bien rêvé de Peter Pan mais qu’il portait une casquette.
- La casquette !, cria-t-elle.

C’est à ce moment que maman Loveday entra dans sa chambre, un verre de lait à la main.
- Ma chérie, tout va bien ?, s’enquit sa maman, partagée entre l’inquiétude et l’amusement tant elle connaissait la propension de sa fille à s’inventer des coups au cœur pour provoquer – un jour peut-être – le vrai coup de foudre.
- Oh Maman, si tu savais, si tu savais, je n’ai jamais ressenti...
Et Daphné s’arrêta net, son cœur exultait, ses joues joliment rosées se teintaient de rouge et elle hésitait à dévoiler son secret.
- Ma belle, ma petite, ma toute petite, ajouta simplement maman Loveday, avec une pudeur exquise guidée par son intuition de femme et de mère. Et elle partit laissant le verre de lait sur la table de chevet.

Daphné devait retrouver la casquette et se battre contre tous les Crochet du monde s’il le fallait, c’était ce que lui dictait son rêve. Elle but d’un trait son verre de lait et c’était bien la première fois mais aujourd’hui, c’était le commencement des premières fois. Daphné se sentait vivre. Sa tête, ses jambes prenaient enfin une réelle existence. Daphné devenait elle-même. Elle sentit que son corps pesait sur le sol de sa chambre comme si la marraine de Cendrillon avait pris ses mesures pour lui faire une robe en dessinant nettement ses contours de sa baguette magique.
 Il n’y avait plus un instant à perdre. Daphné devait retrouver la casquette. S’habillant en hâte, empoignant son manteau d’hiver et ajoutant des chaussettes montantes à ses collants bien chauds, la petite fille descendit l’escalier. Heureusement, la moquette assourdissait le bruit de ses pas. Son papa était parti au travail, sa maman – elle le devinait – était dans son petit atelier à peindre ses toiles, et Rose – que l’on n’entendait plus grommeler – avait dû partir au marché. La voie était libre. Daphné bondit de la dernière marche de l’escalier sur la poignée de la porte d’entrée, l’ouvrit, la referma, et courut avec toute la vitesse que pouvaient lui permettre ses petites jambes. Et voici le parc de Kensington qui se présenta à elle. Comme il ne fallait pas attirer l’attention des grandes personnes, elle décida de sautiller en chantant comme si elle s’amusait, de façon à dissimuler sa hâte peu commode pour une enfant de son âge et de sa condition. Le théâtre The Duke of York où ils avaient assisté à la Première de Peter Pan ce 27 décembre 1904 était juste de l’autre côté du parc. Daphné le savait car dès qu’elle promenait avec son papa le dimanche, il lui montrait ce grand et beau bâtiment en expliquant qu’ils auraient la « chance » d’y entrer très bientôt. Ce fut la plus grande chance de toute sa vie.

Daphné retenait son souffle de peur d’être démasquée et tentait de jouer la comédie. Le travestissement fut parfait puisque elle arriva à l’entrée du théâtre sans n’avoir jamais été arrêtée par quelques nourrices ou policiers bien intentionnés. Peter Pan disait vrai : tomber de son landau sans attirer l’attention des grandes personnes ne devait pas être si difficile et devenir un « garçon perdu » pouvait être le lot de tous les enfants. Daphné tressaillit. Elle ne sut pas si c’était de contentement ou d’angoisse.

Les portes du théâtre étaient grandes ouvertes. Daphné s’y engouffra. Personne ne la stoppa. Elle monta quatre à quatre les grandes marches recouvertes de velours rouge et se retrouva face aux lourds rideaux qui l’avaient conduite, hier soir, à ce moment d’éternité. Devait-elle entrer ? Son âme de petit enfant – car elle en était encore un, après tout – hésitait entre rester dans l’illusion ou connaître la vérité. Daphné avait peur de la désillusion. Ce théâtre tout endormi du matin lui procurerait-il autant de bonheur qu’à l’heure merveilleuse du soir ?

- Oh ! Mais voici une petite fée !, s’écria quelqu’un.

Daphné releva la tête et vit un monsieur moustachu, penché sur elle. Elle avait bravé son appréhension et passé le seuil de la porte aux rideaux rouges. Ce petit monsieur s’y tenait debout de l’autre côté et l’avait tout de suite remarquée.

- Je... je venais chercher une casquette qui est tombée dans la salle hier soir, murmura tout bas Daphné.

Le monsieur examinait l’enfant avec grande attention et parut tout de suite investi dans cette affaire.

- Alors, nous allons la chercher ensemble et ce sera une sacrée aventure.

Le petit homme se pencha un peu plus et souffla à l’oreille de Daphné :

- Voulez-vous que je convoque Peter Pan ?


Daphné rougit jusqu’aux oreilles et se demanda comment cette grande personne – car c’en était une même si plus petite en taille que son papa et sa maman – connaissait l’existence du garçon merveilleux.

- Gerald, pourrais-tu reprendre la scène où tu te jettes dans les flots ?, se fit entendre un homme au niveau de la scène.

Le spectacle jouait. On était en pleine répétition de Peter Pan ou le garçon qui ne voulait pas grandir. Daphné, confuse, en eut le souffle coupé et commença à faire demi-tour.

- Si les fées n’y croient plus elles-mêmes, nous devrons arrêter le spectacle.
Le petit monsieur venait de dire cela et regardait, d’un air mi-boudeur, mi-amusé, la petite Daphné.

- Êtes-vous de la famille de Peter Pan, Clochette ou Wendy, monsieur ?, demanda Daphné.


Le petit monsieur était heureux, si heureux qu’il se présenta enfin en faisant une petite révérence à l’égard de celle qu’il avait immédiatement identifiée comme étant une fée.
- James Matthew Barrie pour vous servir, Miss.


Barrie ? Ce nom lui disait quelque chose. Son papa l’avait nommé hier, elle en était sure. Qui était-ce? Ils n’avaient rencontré personne dans la salle à part cette Mrs Whisper, lointaine parente. Le sang de Daphné ne fit qu’un tour, elle revoyait maintenant très précisément dans sa tête l’affiche du spectacle. Il y était écrit : « Peter Pan or The boy who wouldn’t grow up, A play in Three Acts by J.M. Barrie ».

Daphné fit instantanément la révérence, son cœur battant la chamade et son esprit chaviré ne lui laissant aucun loisir de se conduire comme Rose l’aurait voulu. Son père et sa mère n’y auraient vu aucun inconvénient...
- Oh, vous êtes le papa de Peter Pan et Wendy ? Je vous promets que je crois aux fées. J’y crois, j’y crois, j’y crois, répondit Daphné avec une excitation teintée d’émotion.

Elle avait oublié de se présenter, quelle mauvaise conduite. Daphné réitéra sa révérence et dit :
- Je suis Miss Daphné, Miss Daphné Loveday, monsieur Barrie.

- Enchanté, mademoiselle Daphné, répondit le dramaturge, visiblement amusé par cette petite fille tour à tour très solennelle et totalement naturelle.

Ce qu’il aimait les enfants et ce qu’il haïssait la société qui tentait de les maintenir dans le corset trop serré de la bienséance. Cette petite semblait s’en dépêtrer à ravir car elle parvenait à rester elle-même tout en gardant des codes de l’aristocratie le strict minimum, soit le plus élégant.

- James, James, pourrais-tu venir voir si ça te convient? James ?
Les acteurs s’impatientaient sur les planches et demandaient à voir leur géniteur. Ce fut le moment que choisit Monsieur Barrie pour lancer la chasse à la casquette. Indiquant du regard à Daphné qu’elle devait se baisser pour ramper à la manière des Indiens du Pays Imaginaire, Monsieur Barrie, courbé, s’engouffra dans l’une des allées de l’orchestre. Alors que les interprètes de Wendy, Nana, Peter Pan et Crochet s’évertuaient à l’appeler en renfort, le malicieux écrivain avait pris le parti de l’aventure, encore une fois. Daphné n’en croyait pas ses yeux. M. Barrie lui offrait d’être un tout petit peu extraordinaire alors qu’elle n’avait même pas de fée à elle.
C’est alors qu’elle entendit des pas et un fauteuil craquer. Monsieur Barrie se releva avec la hâte d’un enfant ravi de prendre, sur le vif, un « ennemi », et, comme Daphné, il vit s’enfuir à toutes jambes et, par une autre porte,... la casquette. C’était un garçon au foulard rouge qui venait d’apparaître puis de disparaître.
Daphné ne put s’empêcher de crier, poussée par un étrange souffle :
- C’est lui, c’est Peter Pan, mon Peter Pan !

Sur scène, plus personne ne parlait. Monsieur Barrie la regardait avec intensité. Daphné se sentit tout d’un coup envahie de bonté.

Barrie interrogeait les comédiens sur le plateau. Non, personne ne savait où était passé ce petit garçon. Oui, ils l’avaient remarqué tapi dans les coulisses quand ils étaient venus s’habiller. Et non, personne ne s’était dit que ce n’était pas normal. On jouait au Pays Imaginaire, ça vous conditionne, ces choses-là.

- Venez, Miss Daphné, nous allons explorer le théâtre, peut- être trouverons-nous un indice.

Monsieur Barrie semblait beaucoup plus intéressé par cette énigme que par la gestion de sa propre troupe. Il fit découvrir à Daphné les coulisses où s’entassaient tous les extraordinaires décors qu’elle avait vus hier, puis, ils montèrent dans les loges. Repensant à l’« indice », Daphné regarda partout espérant que son Peter Pan ait fait tomber de nouveau son couvre-chef. Mais les couloirs étaient vides et le silence obstiné.

- James, on demande la petite en bas, James !
Monsieur Barrie proposa de prendre la main de Daphné et ils descendirent élégamment. On la demandait, il lui fallait donc adopter une attitude digne d’une Lady sachant qu’elle était escortée par le plus grand dramaturge de la ville. Quelle ne fut pas sa honte lorsqu’elle découvrit son papa et sa maman, hagards et angoissés, dans le joli salon. Voulant garder la tête haute devant cet homme d’importance, elle fit un petit pas de côté, étendit les bras et dit :
- Monsieur Barrie, je vous présente Mr and Mrs Loveday, mes chers parents.

Monsieur Barrie, la galanterie même, poursuivit dans le registre en faisant la révérence à Mrs Loveday et en serrant vigoureusement la main de Mr Loveday, qui étaient, tous deux, devenus livides.

- Mon petit, ma chérie, ta mère et moi étions morts d’inquiétude. Quelle est cette comédie ? Es-tu en train de jouer une scène ? Sommes-nous au spectacle ?

Le papa de Daphné perdait très rarement son sang-froid - « son flegme » serait plus anglais - mais gardait, en ces occasions, un phrasé des plus délicieux et des plus appropriés.
- Oh oui, Papa, je recherche mon Peter Pan alors il faut bien que je me plonge dans un nouveau monde. C’est Monsieur Barrie qui a eu la bonté de me venir en aide, vous savez, le papa de Peter.

Le susnommé vint au secours de la petite demoiselle :
- Voyez-vous, j’ai rencontré votre fille dans la salle cet après-midi qui venait voir les répétitions. J’ai trouvé fabuleux qu’une petite enfant s’intéresse autant aux rouages de cet art qu’est le théâtre. Je vous propose de lui en faire découvrir tous les secrets...

... et les beautés, entendit Daphné.

Un souffle était passé sur son visage, elle-même retenant son souffle sans même s’en rendre compte. Elle se retourna mais ne vit personne d’autre dans la pièce, cette salle du foyer où ils s’étaient retrouvés.


Monsieur Barrie continuait :
- Je veillerai sur elle ou bien M. du Maurier, n’est-ce pas ?
Il s’était permis un clin d’œil.

- M. du Maurier, est, il est vrai, un très convaincant Capitaine Crochet, Monsieur Barrie, s’amusa enfin M. Loveday.
Tu verras ma chérie, je t’emmènerai voir la pièce, dit-il, s’adressant à sa femme. Mais je ne suis pas sûr que Daphné ose approcher ce pirate sanguinaire !

Daphné se dit que la technique d’intimidation de son papa ne marcherait pas sur elle.
- Oh si, Papa ! Je n’en ai nullement peur ! Je m’entraîne tous les jours dans le salon à brandir une épée. Et puis, mon Peter Pan pourra me sauver.

Daphné s’était laissée prendre au jeu des grandes personnes qui riaient maintenant de bon cœur. C’était pour elle une affaire très sérieuse et elle décida en son fort intérieur de ne plus avertir quelque adulte que ce soit – dont Monsieur Barrie – de ses entraînements quotidiens.

- C’est d’accord, Monsieur Barrie, c’est une grande chance pour Daphné d’assister à l’envers du décor, enchaîna sa maman, toujours du côté de l’Art. Mais, je vous en prie, surveillez-la bien, qu’elle ne sorte pas du théâtre, elle a tendance à prendre la poudre d’escampette et, depuis votre pièce, elle n’en a plus seulement l’idée...

- Répétitions, 13 heures ! ajouta simplement Monsieur Barrie avant de s’éclipser à la façon de son petit héros volant.

***

- Mon garçon, mon garçon, reste avec nous. Nous sommes en famille ici. L’antre d’un théâtre est une terre d’asile, une maison qui appartient à tout le monde. Tu es ici chez toi.


Lili venait de s’arrêter de courir. Il était au dernier étage du théâtre et quelqu’un l’avait retrouvé. Il se retourna et vit un petit monsieur moustachu au regard un peu perdu. Il avait dit les mots magiques, ceux que Lili connaissait et chérissait dans son cœur meurtri d’enfant délaissé. Lili n’avait pas besoin de présentations mais le petit monsieur ajouta :

- Je suis le papa de Peter Pan, l’auteur de la pièce, James Matthew Barrie.

***

Daphné avait mis sa plus belle robe. Elle avait rouspété toute la matinée pour que Rose lui confectionne un pantalon mais dans le pays où elle vivait, les enfants n’étaient malheureusement pas rois. À 13 heures, Daphné était postée à l’entrée du théâtre, triomphante, bien que Rose tînt fermement sa main.

- Miss Daphné, j’ai une surprise pour vous. Venez.
Avec toute son imprévisibilité, Monsieur Barrie semblait avoir décidé de ne parler qu’aux enfants aujourd’hui. Rose passa inaperçue mais cela ne l’émut pas du tout.

- Peter Pan !, s’écria Daphné.

Il était là, assis dans les fauteuils d’orchestre, attendant bien sagement son nouveau mentor, Monsieur Barrie. C’était bien lui, il portait une casquette et un foulard rouge.

- Mes chers enfants, vous voici les héros d’un bien joli roman. Le destin vous a réunis et le théâtre sera votre petit nid. Bâtissez votre monde !

Et Monsieur Barrie, maître dans l’art de l’éclipse, de les laisser l’un devant l’autre, interdits et confus.

- Mais alors vous êtes sans famille ? Lili sans famille.

- Non Miss Daphné, j’ai une famille. C’est le théâtre.

- Est-ce vrai ? Le théâtre comme... comme Peter Pan ou le garçon qui ne voulait pas grandir de M. Barrie ? Oh racontez-moi, ce doit être une histoire, euh, une histoire... merveilleuse.

Daphné était ravie d’avoir pu placer ce mot qu’elle chérissait dans son cœur désormais et sut dès ce moment qu’elle aimerait ce « Lili sans famille» toute sa vie. Elle n’aurait dévoilé son trésor à personne et elle venait de le faire de manière tellement naturelle que ce garçon à la casquette ne pouvait qu’être merveilleux lui aussi.

Lili était très étonné de l’attention que lui portait cette petite fille bien plus jeune que lui et du décalage qu’il y avait entre ses manières quelques peu nonchalantes et son milieu social, celui d’une enfant de la bonne société britannique dont il avait expérimenté les raideurs en débarquant sur le sol anglais.
Il avait particulièrement aimé le dernier mot qu’elle venait d’employer : « merveilleuse ». Rien que pour cela, il aurait pu la prendre dans ses bras. Car il savait l’importance des mots employés. Seul un être infiniment tendu vers la beauté, exalté, passionné, curieux, employait des mots - par application enfiévrée ou intuition naturelle - qui le poussait au... merveilleux. Ils pouvaient aussi bien être des jurons - Dieu sait que Lili en avait entendu du haut de ses quatorze ans - mais des jurons inventifs, terribles ou ridicules, des « gros » mots à forte personnalité sans ça, oui, sans ça, la langue ne servait à rien.

Firmin l’avait toujours autorisé à dire tous les mots qu’il entendait si seulement il lui décrivait le sentiment qu’il retirait à l’évocation de chacun d’entre eux. Ainsi, chacun des mots qu’il avait croisé sur sa route avait une âme ou une histoire et il s’efforçait d’en rechercher d’autres et, par cette quête linguistique et émotionnelle, il rencontrait des êtres.
Lili avait aimé que cette petite fille qui avait la moitié de son âge, la moitié de sa culture – son papa était anglais et sa maman était française comme elle le lui avait très vite dit – et la moitié de sa taille (Lili aimait à se dire qu’il la dépassait de beaucoup mais c’était dû à ses petites bottes aux talons carrés et à sa casquette gavroche qui restait comme perchée sur sa mèche ondulée) – prononce ce mot merveilleux.

- Monsieur Lili ? Où êtes-vous parti ? J’aimerais partir avec vous. Faites-moi aller dans cet ailleurs que vous regardiez de vos yeux rêveurs.

Cette petite fille était décidément déconcertante. Elle passait d’une idée à l’autre sans se soucier de la réponse qu’on ne lui avait pas faite et comprenait tout ce qu’on ne lui disait pas. Lili fut soudain empli d’un tressaillement qu’il n’avait jamais connu auparavant. Si Firmin lui avait demandé de décrire précisément et avec force sentiments ce qui lui arrivait, il était sûr qu’il n’aurait pas eu assez de vocabulaire pour l’expliquer. Il répondit sans le vouloir avant de sentir un feu terrible parcourir ses joues :
- Je vous emmènerai où vous voudrez, Miss Daphné.
- Alors allons-y, répondit celle-ci et elle s’assit sur le lit de Wendy, poussé dans le fond des coulisses entre deux représentations, ses petits pieds joliment chaussés flottant dans les airs.

Son petit air décidé n’avait pas la morgue de ces petites filles bien-nées que Lili avait observées dans Hyde Park. Il n’était qu’invitation à entrer dans un monde extraordinaire d’où l’on ne toucherait pas terre.

Lili se mit alors à lui parler de ce mot merveilleux qu’elle avait employé. Lorsqu’il le prononça, un grand bruit se fit entendre sur la scène. Sursautant, les deux enfants – braves – coururent au-devant du danger. Lili fut stupéfait de voir à nouveau la trappe s’ouvrir puis se fermer.
 Daphné empoigna alors la main de Lili et lui dit :
- Lili sans famille, nous devons aller visiter cette maison souterraine. Elle nous mènera peut-être à des enfants perdus qui ont besoin de nous et vous, vous savez ce que c’est que d’avoir ni papa ni maman.

Lili avait quatorze ans et était persuadé qu’il ne pouvait y avoir sous ces planches de quelque grand théâtre que ce soit un lieu digne du Pays Imaginaire. Et pourtant, il avait ressenti hier au soir pendant la pièce de Peter Pan, le même souffle, la même liesse, le même feu que sept ans auparavant pour Cyrano de Bergerac. C’est qu’il devait y avoir quelque espoir à nouveau dans sa vie. Alors, il décida d’y croire, pour cette petite sans doute et pour le petit Lili qu’il était à sept ans et dont il chérissait encore le souvenir.

Tandis qu’il hésitait à aller au-devant d’une réalité dont la tension imaginaire ou réelle l’effrayait, Daphné, elle, ne tergiversait pas. Elle voulait savoir ce qui se passait sous la scène. Elle trouvait cela terriblement excitant et, depuis la représentation de la veille, elle se savait investie d’une mission : ne jamais fuir face à l’Aventure et, surtout, l’affronter, car elle était un Peter Pan et une Wendy réunis.


Les deux enfants déboulèrent sur la scène, heureusement vide à cette heure-ci, et tâtèrent le parquet. Il leur fallait trouver cette trappe.
- Je l’ai, Miss Daphné, venez !

Ce bout de scène donnait accès à un trou assez grand pour s’y installer - un petit siège y était disposé - et à un petit escalier. Daphné était aux anges, persuadée que c’était la nouvelle maison souterraine des Enfants perdus.
Lili commençait à retrouver ses réflexes d’enfant.
- Tout est noir en bas, Miss Daphné! Êtes-vous prête à explorer ces profondeurs enchantées si moi, Lili sans famille, je vous protège ?
Et Lili de se relever, le dos bien droit, le menton bien haut et la main sur le cœur.
Miss Daphné rougit un peu, pouffa de rire et fit un salut militaire à sa grande surprise.
- All right, Sir ! dit-elle.

Lili se dit que cette petite fille était décidément très rigolote. Et les deux enfants s’engouffrèrent dans les dessous de scène du Duke of York’s Theatre.... en laissant la trappe ouverte pour faire entrer un peu de lumière.

Lili, qui était passé en premier, vit un enchevêtrement de poutres en bois soutenant la scène et, au sol, la peau du crocodile au Tic Tac. Une vraie caverne d’Ali Baba s’ouvrait devant eux : des amas de fleurs, des plantes luxuriantes, des petits poissons colorés, des queues de sirènes, des nuages en carton et une Lune énorme.
- C’est le Pays Imaginaire, Lili sans famille !, s’écria Daphné, portant ses jolies mains à ses joues soudain empourprées.
La petite le suivait de très près, sautillant et gesticulant, probablement plus effrayée qu’autre chose.

Soudain, Lili vit le crochet. Se pouvait-il que l’homme mystérieux de la trappe soit le vilain Capitaine du Jolly Roger ? Le jeune garçon sentait son cœur battre fort dans sa poitrine. Ils étaient peut-être en danger. Il s’arrêta. Quel idiot. Où se croyait-il ? Crochet n’était qu’un acteur, un homme de la bonne société anglaise, rien de plus. Il regarda la petite Daphné et se dit qu’elle avait une sacrée influence sur lui. Il sourit un peu bêtement.

- Avez-vous une piste, monsieur Lili ?, lui demanda Daphné, avec tout le sérieux dont elle pouvait faire preuve.

Lili n’osa pas lui dire qu’il avait eu peur du crochet de Crochet. Alors il lui proposa de s’asseoir sur une grande malle à costumes et lui demanda si elle aimait le théâtre.
- Oh, monsieur Lili. C’était la première fois que j’y allais avec mon papa. Et c’était si beau, si fort, jamais je n’avais ressenti tout cela auparavant !

Et Daphné eut chaud et froid à la fois, se demandant si elle n’avait pas parlé trop vite et si, pour une jeune lady londonienne, il n’était pas inconvenant de confier ses sentiments à un garçon plus grand.

- Moi aussi, Miss Daphné, quand je suis allé dans un grand théâtre la première fois, j’ai ressenti des choses que je ne connaissais pas !

Lili avait les yeux brillants et commençait à s’épancher, heureux de pouvoir libérer ce qu’il avait caché pendant tant d’années. Cette enfant nature, joyeuse et rayonnante semblait lui apporter la confiance qui lui faisait de plus en plus défaut.
- Si vous saviez, j’entendais des mots si beaux à mon oreille, j’avais froid, j’avais chaud, des pieds à la tête, des mains au ventre, et j’éprouvais tellement de joie qu’il me fallait la partager. Mais étrangement, c’était la pudeur qui m’habitait et j’attendais quelqu’un à qui je puisse dire toutes ces merveilles.

Daphné reconnut ce mot qu’elle aimait tant mais sut qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’être présentée à tous les autres. Et pourtant, l’intensité avec laquelle Lili parlait et mimait ce qu’il disait donnait à comprendre le sens de chaque mot. Daphné les recevait dans son cœur et dans sa tête et ils faisaient sens. Surtout, elle se rendait compte qu’elle avait vécu la même chose que Lili.

C’était la plus parfaite des communions qui se jouait sous les yeux d’un intrigant visage posté derrière le bastingage du Jolly Roger.

C’était le troisième jour. Daphné avait beau emmagasiner dans son cœur toutes les aventures qu’elle vivait, elle avait grand peur de ne pas s’en souvenir. Il lui fallait les écrire. Elle entendait aussi beaucoup de mots nouveaux de la part de Lili, à la fois en anglais et en français.
 Un peu comme elle, il parlait les deux langues. Avec sa maman française, elle apprenait à parler et à écrire en français et, le reste du temps, en classe et à la ville, elle vivait en anglais.
 Lili, pressé par les questions de la petite Daphné, avait accepté de lui raconter comment il se débrouillait si bien dans sa langue paternelle.

- Oui, Miss Daphné, je parle bizarrement anglais comme vous dites, parce que je ne suis pas de votre île. Moi, je viens de France, du sud de la France. Là où il fait très chaud ou très venté et où les cigales chantent en se dorant au soleil.

Le petit garçon continua :

- Un jour, j’ai pris mon baluchon et j’ai traversé la mer comme un vagabond. J’ai atterri à Londres où j’ai retrouvé des enfants perdus. C’est avec eux que j’ai appris vos mots anglais.

- Vous avez vécu avec des enfants perdus ? Mais alors, vous êtes vraiment Peter Pan ? Oh, racontez-moi, s’il vous plaît monsieur Lili.

Il lui fit un sourire que Daphné trouva un peu triste et lui répondit qu’il lui raconterait un jour lorsque la Lune brillerait. Alors elle attendait depuis, chaque soir, que celle-ci apparaisse et éclaire sa chambre de scintillements nouveaux.

***

À la nuit, il avait escaladé les hauts murs de l’orphelinat. Il lui fallait à tout prix récupérer sa valise. Il ne l’avait pas laissée dans sa chambre. Les vols étaient courants et son bien, plus que précieux. Dès son arrivée ici en tant que saltimbanque, il avait pris en amitié le seul arbre qui poussait au milieu de cet édifice aux solides briques rouges. Cet arbre abritait un banc en pierre autour duquel poussaient tant de mauvaises herbes que peu d’enfants aimaient à s’y aventurer. Il en résultait que Lili y avait droit pour lui tout seul. Il s’y rejouait, pensant à Firmin, la scène finale de Cyrano, déclamant à la Lune : « Ci-gît Hercule-Savinien, De Cyrano de Bergerac, Qui fut tout, et qui ne fut rien. »
 Ce soir, il n’avait pas le temps de rêver ou de pleurer, il lui fallait creuser. Tout était gelé, il faisait extrêmement froid et Lili n’avait pas de gants. Alors, pour se réchauffer, il pensa au souffle qui l’avait à nouveau envahi au théâtre. Ses mains creusèrent la terre et il déterra sa valise. Précautionneux – c’était son plus grand trésor – il l’avait entourée d’un tissu épais. Il enfouit celui-ci dans la valise et grimpa sur le mur. Il eut l’impression de s’envoler. Il se sentait libre. Il allait réintégrer sa vraie demeure et il emportait enfin toute sa vie avec lui. En rasant les murs de la grande ville, Lili serrait très fort la poignée de sa valise.

***

- Insolente et orgueilleuse jeunesse, apprête-toi à affronter ton destin.
Lili sursauta. Il avait dû s’assoupir. Il ne se sentait pas très bien. M. du Maurier, l’interprète de Crochet, se battait à l’instant avec Mademoiselle Boucicault sur le pont du bateau. Son sourire carnassier et son étrange nez écrasé faisaient froid dans le dos. On eut dit que le rôle de Crochet avait été écrit pour lui, pensa Lili.

- Lili, ce sera bientôt à nous, lança Daphné avec un air de conspiratrice. Lili, c’est Daphné, vous m’entendez ? Le théâtre va redevenir notre territoire, ajouta-t-elle triomphante et impatiente.
C’était en effet la fin de la répétition et M. Barrie leur laissait toujours une heure de temps libre pour qu’ils « aèrent leurs imaginaires », disait-il. En un mot, le théâtre était à eux, il devenait leur territoire. Aucune grande personne à déplorer dans les parages.

- Miss Daphné, Monsieur Lili, j’ai quelqu’un à vous présenter. C’était la voix si distinctive - tant elle était menue - de M. Barrie. Saviez-vous que les acteurs ont droit à un ange gardien ?

- Comme les fées des enfants, M. Barrie ? Pourquoi n’en ai-je pas une moi alors ? Daphné était à la fois pratique et prête à rêver.

- Mais oui, Miss Daphné, vous avez raison, c’est un peu comme la fée des comédiens. Let me introduce... un souffleur !

M. Barrie avait changé la mélancolie de ses yeux en un pétillement malicieux.

Se tenait devant les enfants un monsieur de petite taille, très mince et aux toutes petites lunettes rondes.
 Lili et Daphné auraient bien été incapables de le classer dans la catégorie des enfants ou des adultes. Peut-être appartenait-il aux deux ? 
Il leur serra la main avec application mais ne se présenta pas. Il semblait quelque peu mal à l’aise.
M. Barrie continuait sans s’apercevoir que « la fée des comédiens » ne disait mot :

- Mes enfants, saviez-vous que pendant une représentation, il arrive que les comédiens oublient leur texte ? La mémoire peut jouer des tours, vous savez. C’est ce qu’on appelle « avoir un trou » parce que...

- Oh sûrement, exactement comme lorsque Rose revient à la maison avec la moitié des courses, coupa Daphné.
Elle se sentit instantanément très idiote mais elle continua à s’épancher comme si on lui avait jeté un sort. Un élan d’exaltation s’était emparé d’elle :
- Moi je ne pourrais rien oublier et surtout pas au théâtre car les mots y sont si beaux ! Je me souviendrai toute ma vie de ce que l’on m’a gravé dans le cœur et dans la tête le soir de votre pièce !
Daphné rougit instantanément car elle savait que ce n’était qu’à moitié vrai. Elle avait demandé à sa maman un journal pour pouvoir y écrire - si elle le pouvait, sinon elle dessinerait - ces nouveaux trésors impalpables.

- Quel souffle, Miss Daphné, que je suis heureux que vous disiez ça. Alors, vous aussi, comme les souffleurs, vous êtes un peu un gardien des mots.

Et M. Barrie s’inclina devant elle puis reprit, solennel :

- Les souffleurs veillent à ce que les comédiens n’oublient aucun mot de leur texte. Bien évidemment, seuls les comédiens les entendent. Ils sont – et ils doivent ! – être invisibles. Sinon le spectacle serait raté. Ah, la magie du théâtre...

- Mais alors, s’ils sont invisibles et que les comédiens peuvent les entendre, où sont-ils pendant la pièce?, demanda Daphné, décidément très réaliste aujourd’hui.

- Très bonne question, mademoiselle Daphné. Ils sont placés, hihi - M. Barrie semblait très heureux de son petit tour de magie - attention, et voici : ici ! Dans cette sorte de trou...

Il venait d’ouvrir la trappe.

- La trappe ?

Lili, qui avait écouté toute la conversation sans parler tentant de dissimuler son émotion, fut extrêmement déçu. L’homme invisible de la trappe n’était que ce petit bonhomme insignifiant. Rien d’autre. Il perdit instantanément de son éclat ce que M. Barrie remarqua.

- Eh oui, mon garçon. Tu connaissais cet endroit ? Seulement certains le remarquent.

- Non, je n’ai rien vu.

Lili se ferma et ne parla plus.


Daphné était soudain gênée de mentir à M. Barrie. C’était une grande personne mais pas tout à fait comme les autres. On aurait pu lui faire confiance. Mais son Peter Pan en avait décidé autrement. Elle n’ajouta rien.


M. Barrie continua. Le souffleur avait disparu. S’éclipser était monnaie courante dans ce théâtre, semblait-il.
- Voyez-vous, pendant la représentation, ce petit capot est ouvert pour que le souffleur s’installe dans le trou, bien assis. Seule sa tête dépasse de manière à laisser passer le son de sa voix et la faire s’élever des planches aux acteurs. C’est comme une maison souterraine car de petits escaliers lui permettent de se promener dans les dessous et de ressortir par les coulisses sans n’avoir jamais foulé la scène. N’est-ce pas merveilleux ?


Jouant l’innocente, Daphné demanda :
- M. Barrie, pourriez-vous nous en faire la visite ?

- Ah, demain, demain, mon enfant, vous avez déjà eu votre lot d’émotions aujourd’hui, j’en suis sûr. Mais rêvez, mon enfant, rêvez, le soleil qui se lèvera demain éclairera ainsi un nouveau jour de chimères !

Pendant que Daphné s’endormait sur les premières pages de son journal - et sur lesquelles on pouvait y lire « Day 4 » puis « m-e- r-v-e-i-l-l-e-u-x » précédés de quelques ratures - Lili partait en exploration nocturne. Avec la complicité de M. Barrie - qui ne savait pas plus que quiconque dans quel grenier ou recoin le garçon logeait - Lili avait élu domicile au théâtre. Son passé de saltimbanque parcourant les contrées, dormant ici à la belle étoile, là dans sa roulotte, l’avait préparé à changer facilement de domicile sans s’en émouvoir. Pourtant, lorsque l’enfant s’attachait à un lieu, c’était pour la vie. Et il en était difficilement délogeable. Autrefois, c’était la présence de Firmin qui rendait un endroit sacré. Quand il ne put plus faire autrement que de compter sur lui seul, il se référa à ses ressentis les plus profonds. Le soir de Cyrano de Bergerac, il avait su que sa maison serait partout où le personnage était. Firmin était encore là et il lui ressemblait, alors il avait quitté le Théâtre de la Porte Saint-Martin sans regret. Lili emportait avec lui sa nouvelle maison, son cœur magnifié et son Firmin, désormais encore plus que sacré. Alors quand, le soir de la première de Peter Pan, il fut à nouveau habité par ce souffle qui l’avait envahi sept ans auparavant, Lili sut qu’il fallait l’attraper pour ne plus jamais le perdre. Il habiterait au Duke of York’s Theatre, lieu béni où avait élu domicile ce souffle inespéré, dût-il dénicher des lieux inexplorés, envahis de toiles d’araignées.

Lili dormait depuis quatre jours dans une loge désertée et isolée du dernier étage et se hasarda enfin à explorer le théâtre. Il était désormais certain qu’il était enchanté ou hanté. Il hésitait entre ces deux ressentis sauf quand Daphné était auprès de lui. L’enchantement était alors inné. Ce soir, il était seul.

Les couloirs étaient déserts. Lili veilla tout de même à ce que ses pas ne résonnent pas trop. Il marchait tout en retenant son souffle. Ce soir, il irait explorer un peu plus loin les dessous de la scène. Il se rappelait très bien où se situait la trappe.

Lili grimpa sur la scène. La trappe était là, entre la rampe et le rideau fermé. Il l’ouvrit. Un bruit désagréable envahit alors la salle. Il sursauta, regarda alentour mais tout était noir. Seul un chandelier qu’il avait récupéré dans les décors du bateau pirate brillait dans l’obscurité. Il fit preuve d’une extrême souplesse - mais il était un saltimbanque après tout - pour se glisser dans le trou du souffleur, armé de cet éclairage aux flammes capricieuses. Il devait y avoir un courant d’air quelque part car elles ne cessaient de danser et de faire fondre la cire sur le poignet du garçon. Les marches du petit escalier lui furent d’une grande aide. Il atterrit dans le premier dessous.
 À la lueur vacillante de son chandelier, ce territoire endormi, où gisaient les vestiges de la représentation du soir, semblait revivre les aventures du Pays Imaginaire. Lili buta sur un objet. Il l’éclaira : c’était le crochet du Capitaine Crochet. Il sentit un éclair dans son ventre et il eut soudain très froid.

- Je crois aux fées, je crois aux fées, murmura-t-il.


Il ne pouvait abandonner, il trouverait cet homme à la trappe. Alors il invoquait les fées à venir à son secours. Leurs lumières l’auraient bien aidé mais seul son chandelier fendait la nuit. Lili entendit un grand bruit. C’était le même que lorsque la trappe se refermait. Était-il pris au piège ? Il courut jusqu’aux petits escaliers, la cire des trois bougies lui tombant abondamment sur le bras – mais il ne sentait même pas la brûlure. La trappe avait été fermée. Le cœur de Lili s’emballa. Où aller ? Quelqu’un devait être juste au-dessus de lui. Soudain, il paniqua. Ou au même niveau que lui. Il brandit sa bougie et balaya l’espace du regard. Et c’est là qu’il le vit. Une ombre venait de passer sous un rideau côté jardin. Lili, dont la peur s’était mue en courage, prit sa suite et il se retrouva dans un couloir exigu. Une porte claqua. Lili l’ouvrit sans peur : un dédale d’escaliers menait à plusieurs étages. Comment Lili pourrait-il suivre l’homme invisible ? Celui-ci l’avait repéré, c’était certain, à cause de cette satanée lumière. Alors, Lili décida de l’éteindre. Il s’en tiendrait à ses mains et à ses pieds. Il souffla. Maintenant, le silence était total, l’obscurité complète. Lili respira profondément et commença à tâtonner comme il le faisait lors des nuits obscures où, sorti de la roulotte, il allait s’imprégner de la quiétude des bois endormis. Il grimpait. Il décida de toujours grimper. Il verrait bien où cela l’emmènerait. Cette ascension délibérée vers un ciel qu’il ne connaissait pas lui rendit son âme d’enfant. Il avait décidé de s’abandonner pour mieux marcher alors que la nuit l’entourait. Ses sens étaient en éveil et il savait qu’il poursuivait un rêve au parfum de réel.

Lili se cogna. Il lâcha le chandelier – qu’il tenait toujours à bout de bras – qui dégringola et dont le bruit de la chute résonna longtemps. Il devait être très haut, il n’avait pas réalisé, il s’était perdu dans ses pensées. Il ausculta, toujours dans le noir, les murs qui semblaient l’entourer. Il y avait une poignée. Il la tourna. Un courant d’air glacial s’engouffra et Lili fut comme giflé au visage. Il était donc à l’extérieur. Une lueur, enfin ! La Lune, son amie, était au rendez-vous. Lili respira un grand bol d’air froid et enjamba un petit escalier en bois. Il était sur les toits.

- Nous sauvons les comédiens seulement si nous pouvons rester dans l’ombre.

Un chuchotement - pourtant très distinctif - arriva aux oreilles de Lili. D’instinct, il se cacha. Il y avait là une très haute cheminée. À l’abri, il put examiner un peu mieux le paysage. La Tamise, en bas, découpait la ville de Londres de son long trajet sinueux tandis que l’horloge de Big Ben était illuminée par les étoiles présentes ce soir-là. M. Barrie disait vrai : le Pays Imaginaire existait. Il était là sous ses yeux, la lagune aux sirènes et le Tic Tac du temps qui passe mangé par un crocodile de dorures et de verre.

- Tu t’es fait suivre ce soir, nous en sommes sûrs. Personne ne doit nous apercevoir lorsque nous soufflons. Cette vocation doit rester humble. Ce don de soi doit rester un don.

- Oui mais ce n’est pas la première fois. Vous vous souvenez ? Il y a des années de cela, un autre petit garçon nous avait aperçus. Cet enfant est peut-être celui que l’on attendait ?


Lili s’était rapproché des bribes de voix qu’il entendait, étrangement toujours aussi distinctement d’où qu’il soit posté. Les voix continuaient de murmurer :

- Nous ne pouvons pas savoir. Nous devons attendre que le souffle grandisse en lui. Seulement s’il s’abandonne à lui et accède à sa connaissance, alors il pourra sauter le pas, sublimer les profondeurs et tutoyer les étoiles.


Des capes flottant dans le petit vent qui bruissait cette nuit-là, se dessinaient maintenant nettement au clair de lune. Lili ne pouvait rien voir de plus. Ils étaient plusieurs hommes ou femmes, le garçon n’aurait su dire, tournés les uns vers les autres, et formant une ronde. Ils semblaient craindre la lumière et se cachaient derrière les cheminées. Soudain, ils se dirigèrent vers Lili. Le garçon ne réfléchit pas et fila à toutes jambes, dévalant ces escaliers qu’il avait escaladé un peu plus tôt le baume au cœur. C’était la peur qui, désormais, guidait ses pas. Un grand coup de vent ferma la porte des toits.

- Où est Lili, Monsieur Barrie ?
Daphné s’impatientait et ne cessait de triturer son manchon, signe chez elle d’une grande anxiété.

- Ne vous inquiétez pas, Miss Daphné. Il descendra, vous verrez.

Daphné bondit de son fauteuil.
- Comment ça, « il descendra » ? Est-il dans les airs avec Peter en train de voler ?
Elle était piquée au vif. Monsieur Barrie savait où était Lili et pas elle. Elle croyait qu’ils étaient une équipe et qu’ils ne devaient rien révéler aux grandes personnes. S’était-elle trompée sur ce garçon ? Était-il de la même espèce que tous les autres ? Ne la considérait-il que comme une simple petite fille qui n’avait rien d’extraordinaire ? Elle avait beau essayer de noircir le tableau, rien n’y faisait. Son cœur savait, lui, que Lili n’était pas comme les autres. Ils s’étaient reconnus, et rien, pas même une grande personne, ne pourrait changer ça.

- Oh mais oui, peut-être est-il parti faire un tour avec Peter, mon petit!, lui répondit M. Barrie, fort content de lui. Lili était juste derrière eux.
- Je n’étais pas avec Peter, fut tout ce qu’il dit et il s’assit aux côtés de Daphné comme à son habitude.
 Il lui glissa un petit papier dans la main, sans la toucher. Il y était écrit : « J’ai trouvé l’homme de la trappe ». Il fut alors très difficile pour Daphné de se concentrer pendant la suite des répétitions. M. du Maurier ne cessait de répéter le moment de sa mort où il saute du bateau et se fait avaler par le crocodile.
 Monsieur Barrie qui avait pressenti une petite inattention de la part des enfants eut une belle idée.

- Venez mes enfants, je vous l’avais promis. Nous allons descendre dans le premier dessous et vous allez voir ce que vous allez voir.


Leur petite équipée fut invitée à explorer ce territoire mystérieux par une petite porte située à l’avant-scène, au-dessous de la rampe. Daphné et Lili se regardèrent avec un drôle d’air. Il aurait été plus facile de passer par là que par le trou périlleux du souffleur.

- Et maintenant mes enfants, faites silence. Les répétitions continuent. Observez bien le crocodile.

Soudain, de la lumière entra de la scène. Une trappe s’était ouverte glissant à l’horizontale. Le costume du crocodile, fixé sur une planche en bois, fut soulevé dans ce trou par deux hommes tournant une manivelle. Quelques minutes plus tard, M. du Maurier, arrivait dans le dessous de scène, mangé par la peau du crocodile, bien droit sur la planche en bois.

- Mais que fait M. du Maurier ? fit Lili, un peu effrayé.

- Il meurt, monsieur Lili. Crochet meurt, mon petit, répondit M. Barrie, pensif.
Et le dramaturge leur expliqua qu’ils venaient d’assister à la fin du Capitaine Crochet.

- C’est une merveille ce système, M. Barrie, s’exclama Daphné, impressionnée.

- Qui sont ces messieurs des dessous, Monsieur Barrie?, interrogea soudain suspicieux, Lili.

- Ce sont les machinistes, mon cher petit. C’est aussi grâce à eux que Peter, Wendy et ses frères peuvent s’envoler.

- Vont-ils sur les toits la nuit ?, continua sur le même ton, Lili.

M. Barrie, réaliste pour une fois, s’esclaffa :

- Oh ! Oh ! Je ne crois pas qu’ils s’aventureraient aussi haut. Ils n’ont pas encore trouvé de poussière de fées, vois-tu.

- Eh bien moi j’en ai vu sur les toits, éclata Lili.

M. Barrie fut décontenancé. Il avait heurté ce petit garçon si fin, si observateur.
- Mon enfant, racontes-nous ce que tu as vu, je te crois.

Daphné dit alors :
- C’est l’homme de la trappe qui vit sur les toits ?

Elle se mit alors les mains sur la bouche car elle avait parlé trop vite et dévoilé leur secret. M. Barrie se dit que ses enfants avaient bien plus d’imagination que lui mais que c’était logique à la fin.
Il ne voulut pas brusquer leur imaginaire et leur dit :
- Vous savez que je suis là si vous avez besoin de me demander quoi que ce soit mais je peux tout aussi bien vous laisser visiter le théâtre tous les deux.

Et cet homme bon s’éclipsa avec toute la délicatesse dont il savait faire preuve. Lili pensa à Firmin. Il avait su, lui aussi, offrir des temps d’indépendance à son garçon adoptif.

Restés seuls dans le dessous de scène que les machinistes avaient délaissé pour ranger le plateau, accompagné de l’inquiétant du Maurier-Crochet, Lili et Daphné s’assirent à nouveau sur la malle à costumes. Lili hésitait à tout raconter à Daphné. Elle aurait peut-être peur. Mais elle devait savoir car, elle aussi, elle avait ressenti le souffle pendant la pièce de Peter Pan. Et ces gens qu’il avait vu sur les toits avaient dit : « Personne ne doit nous apercevoir lorsque nous soufflons. ». L’homme de la trappe – celui qu’il avait suivi et vu sur le toit - était donc un souffleur.

Daphné fut fascinée. Fascinée du courage de son Peter Pan, fascinée par son aventure et fascinée par sa découverte. Tous les deux, une petite fille et un jeune garçon apparemment ordinaires, pouvaient voir et entendre les souffleurs, tout comme les comédiens. Était-ce normal ?

- Qu’ont-ils dit sur les toits ?, demanda Daphné à Lili.

Le garçon hésitait mais finit par avouer qu’ils avaient parlé de lui. Il avait besoin de se confier :
- Ils ont parlé de moi. L’homme de la trappe avait vu que je le suivais. Ils ont dit : « Cet enfant est peut-être celui que l’on attendait ? (...)Nous ne pouvons pas savoir. Nous devons attendre que le souffle grandisse en lui. Seulement s’il s’abandonne à lui et accède à sa connaissance, il pourra sauter le pas, sublimer les profondeurs et tutoyer les étoiles. »


Lili avait parlé sans réfléchir avec un élan qui le transfigurait aux yeux de Daphné. Elle était subjuguée.
- Lili, Lili, vous parlez comme un comédien. On croirait que vous êtes sur scène et que vous avez appris le texte. Ces mots sont si beaux et si difficiles. Comment pouvez-vous vous rappeler de tout ?


Le garçon ne savait pas lui répondre. Il ne se reconnaissait pas. Un trouble s’installa en lui. Était-ce bon ou mauvais ? 
Mais la petite fille continua avec enthousiasme :
- Monsieur Lili, c’est merveilleux. « Ils » vous attendaient. « Ils » ont parlé de vous. C’est peut-être votre vraie famille, celle qui vous avait perdu dans une valise ? Vous devez retourner les voir et leur parler.


Daphné lui offrait un apaisement qu’il n’aurait plus jamais espéré. Elle lui donnait espoir sur ses origines, lui, l’enfant abandonné et aujourd’hui orphelin de Firmin. Il irait parler aux souffleurs ce soir.

L’ascension fut plus longue et douloureuse que la première fois. Ne voulant pas effrayer les souffleurs, Lili avait laissé en bas son chandelier. Mais le sentiment qui, la veille au soir, l’avait porté vers les sommets, s’était évanoui. L’enfant doutait. Il avait peur de perdre une deuxième fois cette famille qu’il ne connaissait pas. Pensant à Daphné, il murmura :
- Je crois aux fées, je crois aux fées.


Il fut en un rien de temps sur le toit. Ils étaient là. Leurs silhouettes se découpaient délicatement sur le ciel tout scintillant d’étoiles. À leur vue, Lili ressentit une grande paix. Il devait leur parler.
- Je m’appelle Lili. Je vis ici. Est-ce que vous aussi ?

Sa petite voix naturellement éraillée emplit l’air flottant. S’avancèrent alors un homme au grand nez et au feutre à plume, un autre à la moustache fine, un autre encore recouvert de feuilles, puis deux femmes, l’une à la peau diaphane et l’autre à la chemise de nuit bleu pâle.
 Et l’enfant les reconnut.

- Lili, cher petit, tu nous as compris, tu nous as entendus. Nous sommes les gardiens des mots, les veilleurs de beauté. Nous soufflons et toi, tu as ressenti notre souffle, dit alors la silhouette au grand nez.

- Êtes-vous les comédiens ? Comment... comment Monsieur Cyrano peut être ici ? J’avais sept ans quand j’ai vu cet acteur à Paris... Monsieur Coquelin...


Lili n’en croyait pas ses yeux et il ne pouvait voir leurs yeux. Qui étaient-ils vraiment ?
- Vous êtes les souffleurs des comédiens qui jouent Cyrano, Christian, Roxane, Peter et Wendy, n’est-ce pas ? Vous avez revêtu leurs costumes pour mieux souffler leur texte ?

- Nous sommes l’âme de ce théâtre, nous sommes ce qui perdure quand tout disparaît, nous sommes le fruit d’une rencontre exceptionnelle, répondit alors l’homme au grand nez qui n’avait jamais cessé de murmurer.
 Il avait beau se terrer dans l’obscurité comme pour échapper au rayon de lune, il rayonnait.


Lili n’était pas sûr d’avoir tout compris ni tout entendu mais il se sentit à nouveau envahi d’une exaltation telle qu’il sut que ce moment était unique. Pour le saisir, il lui fallait ouvrir son cœur. Il décida de faire confiance. N’était-ce pas son cher Cyrano qui lui parlait ?

- Reviens-nous voir bientôt, Lili, chuchota d’une voix exquise la souffleuse en chemise de nuit bleu pâle.

- Où et quand puis-je vous retrouver ? Ici, sur les toits du théâtre à la nuit ? demanda Lili, avec une pointe d’angoisse.

- Nous sommes l’infiniment petit dans l’infiniment grand, nous ne prenons jamais la lumière, continua la silhouette à la peau diaphane.

- Nous sommes invisibles et inaudibles sauf à ceux qui ont su voir et entendre, exprima le bellâtre à la moustache fine.

- Nous veillons à ce que les fées ne meurent pas, ajouta la réplique de Peter Pan.


Lili se concentrait pour décoder la moindre information précise sur l’origine et le lieu d’habitat de ces souffleurs. L’homme à la moustache portait des toutes petites lunettes rondes.

- Vous, monsieur, je vous ai vu avec Miss Daphné en bas au théâtre. Vous êtes le souffleur que nous a présenté M. Barrie. Vous n’êtes pas du tout invisible en présence d’autres personnes !

Lili oscillait entre le doute et la confiance. Il voulait tellement y croire !

- Oui, Lili, c’était moi mais ce n’était pas le même moi que ce soir. M. Barrie ne m’a jamais vu ni entendu comme tu me voies et m’entends. Les comédiens me voient et m’entendent eux aussi mais jamais comme tu me voies et m’entends en ce moment, expliqua l’homme.


Lili sentit que la tête lui tournait.
- Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ? Ai-je un lien particulier avec vous ?

- Oui, Lili, tu as un lien particulier avec nous, répondirent en chœur les cinq souffleurs. Et avant de s’éclipser, ils ajoutèrent :
- Et Miss Daphné aussi...


L’infinie douceur que le jeune garçon ressentait en cet instant était trop forte. Il la connaissait cette sensation : il l’avait éprouvée aux côtés de Firmin, puis, en entendant les vers de Cyrano et, enfin, en rencontrant mademoiselle Daphné. Alors, Lili sut ce qu’il dirait à sa valise, ce soir-là : les souffleurs appartenaient à sa famille. Qu’elle soit ou non celle du sang importait peu. La famille de Lili était celle du souffle.

- Vous savez, monsieur Barrie, Lili et moi nous connaissons depuis six jours. Je l’ai écrit dans le petit journal que Maman m’a donné. Mais pourquoi ai-je l’impression que je le connais aussi bien que mes parents ?

Comme hier, Daphné et M. Barrie attendaient, sagement assis dans les fauteuils d’orchestre, que Lili veuille bien montrer le bout de son nez. Les répétitions allaient commencer d’une minute à l’autre. Daphné savait désormais qu’il avait élu domicile ici mais monsieur Barrie lui avait fait promettre de ne jamais en faire mention à qui que ce soit à l’intérieur du théâtre. Elle aurait aimé rester avec lui car il vivait des aventures que, peut-être, il ne lui racontait pas.


La réponse de M. Barrie atténua ses inquiétudes :
- Si vous ressentez cela, Miss Daphné, c’est une grande chance ; c’est que vous savez pleinement ouvrir votre cœur et qu’il sait désormais ce dont il a besoin pour battre. Le vôtre a reconnu le sien.

- Mon cœur a reconnu le cœur de Lili sans famille ? Alors, ça veut dire que je suis sa famille. Nous sommes une famille maintenant.

Malgré son jeune âge, cela avait été une évidence pour Daphné dès le début. Une grande personne avisée – M. Barrie connaissait les fées ! – venait de le lui certifier. C’était une très belle journée qui commençait.

Lili rayonnait. Son entrée n’avait pas pu passer inaperçue car il sifflotait, les mains dans les poches et l’air insouciant.

- Eh bien, monsieur Lili, vous avez fait de beaux rêves ?

Lili sursauta à cette question de M. Barrie. Ce n’était pas un rêve. Il avait vécu une belle réalité. Il avait une famille.
 Il s’arrêta. Quel idiot il était. M. Barrie ne savait rien, il lui demandait simplement s’il avait bien dormi. Alors il répondit que « Oui, de très très beaux » et Miss Daphné rougit, étrangement.
 Il fallait qu’elle voit les souffleurs comme lui les voyait. Il pourrait ainsi savoir si elle était vraiment de sa famille. Il attendit le moment où Daphné et lui devait « aérer leurs imaginaires ».

- Ils m’ont dit que j’avais un lien particulier avec eux.


- Parce qu’ils sont vos amis ou votre famille, monsieur Lili ?

Daphné ne pouvait se satisfaire de cette réponse.


- Ce n’est pas la seule chose qu’ils m’ont dite. Ils m’ont dit que je les voyais et les entendais comme personne d’autre.


- C’est une bonne ou une mauvaise chose, monsieur Lili ?

Daphné ne savait plus trop que penser de tout ça.


- Et ils m’ont dit que c’était la même chose pour vous.

Daphné sentit une petite flamme s’allumer dans son cœur.

- Alors, on est partis pour la même aventure tous les deux ?

- Je crois bien, Miss Daphné. Nous sommes ensemble dans cette aventure.

- Comme Peter Pan et Wendy ou comme Wendy et Peter Pan ! À certains moments, j’ai l’impression que vous êtes Peter et à d’autres que c’est moi. Tout comme pour Wendy.

- Mais je ne suis pas une fille, Miss Daphné.

- Et moi, je ne suis pas un garçon, monsieur Lili, mais parfois je sens que je peux faire tout ce que fait Peter Pan. Et moi, je crois que parfois vous n’avez pas vraiment envie de rester un petit garçon pour toujours. Alors vous êtes comme Wendy. Elle, elle a décidé de rentrer chez elle, pour grandir.


Cette petite fille était bel et bien déconcertante, se dit encore une fois Lili. Elle disait de drôles de choses mais comprenait beaucoup de ces choses.

Un souffle s’engouffra dans le dessous de scène où les deux enfants s’étaient réfugiés après la répétition. Une porte claqua. Et ils furent là. Daphné cria, Lili la prit dans ses bras.

- Ce sont eux, Miss Daphné ! Ce sont eux, n’ayez pas peur, je suis là.

Ils n’étaient plus que deux. La jolie jeune femme à la robe de nuit bleu pâle et le jeune homme recouvert de feuilles d’arbre. Mais non, il y avait une troisième personne qui ressemblait à l’ombre de Peter Pan. Qui était-elle ? Lili ne la connaissait pas.

Lili parla en premier car il savait désormais que ces êtres étaient réservés et ne se manifestaient que si on les invoquait.

- Bonjour, les souffleurs. C’est moi, Lili, et voici Miss Daphné dont vous m’avez parlé hier.

Et il attendit une réponse mais rien ne vint, alors il posa la question qui lui brûlait les lèvres :
- Pourquoi les trois autres ne sont pas avec vous et surtout le souffleur qui ressemble à monsieur Cyrano ? Et qui êtes-vous, ombre de Peter Pan ?


Se tenant la main, les deux souffleurs qui restaient derrière le Jolly Roger, murmurèrent en chœur :
- Daphné ne pourra voir le souffleur au grand nez que si toi, Lili, tu lui transmets les mots que tu as mis dans ta valise il y a sept ans et que tu gardes précieusement. De même pour le souffleur à la moustache fine et la souffleuse à la peau diaphane. Sache que nous, les souffleurs, nous nous avançons, nous nous dévoilons à la lumière uniquement si vous partagez notre souffle. C’est une grande responsabilité que de nous déloger de nos profondeurs et de nos hauteurs comme il est une grande responsabilité d’éveiller autrui à ce que nous avons déjà révélé en toi. Le faire, c’est sceller un « serment de souffle indéfectible» entre vous. L’un sera le porteur du souffle de l’autre et vice-versa durant toute la durée du long voyage.

- Est-ce que d’autres enfants vous voient et vous entendent ? J’ai l’impression que les adultes n’y ont pas droit. Mon père ne se souvient de rien de semblable pendant la représentation, dit alors Daphné.

- Miss Daphné, c’est par votre cœur pur, votre âme d’enfant prompt à l’émerveillement que vous avez été habitée par nous. Vous avez cru au Pays Imaginaire. Vous vous êtes laissée inonder de beauté comme Lili autrefois. Les enfants y sont tous appelés. Mais certains ne s’y ouvrent pas ou ne s’y ouvrent plus. C’est pour ça qu’il faut veiller, souffler, répéter. Lili, dont le souffle s’effaçait depuis quelques années, a pu nous retrouver grâce à vous, Daphné.
La douceur de la souffleuse à la chemise de nuit bleu pâle envahit l’espace ; elle ressemblait beaucoup à Wendy.

- Comment choisit-on à qui l’on veut faire ce serment ? Et quel est ce long voyage dont vous parlez ?


Daphné allait toujours à l’essentiel, se dit Lili. Comment faisait-elle pour être si sensible? Autrefois, il avait eu des étincelles semblables qui faisaient toujours dire à Firmin de son accent chantant : « Innocence et insouciance font avancer l’existence ».

- Et moi, ombre de Peter Pan, pourquoi me voyez-vous Lili ?


- Daphné me connaît, elle, je suis Mrs Whisper. Je lui ai soufflé le mot « rencontre » et Daphné et toi, Lili, vous vous êtes rencontrés. Tu peux donc me voir et m’entendre désormais.

L’ombre de Peter Pan venait de parler, c’était la fameuse Mrs Whisper.

- Alors, nous devons faire notre serment de souffle indéfectible, Lili et moi ! Ainsi, le souffle ne nous quittera plus jamais.

Daphné l’avait su dès que elle avait aperçu Lili. Sa casquette avait été le signe d’une folle aventure.
Lili l’avait senti dès le début. Daphné le faisait rayonner et elle avait quelque chose d’une fée. Alors, se tournant vers la petite fille, il lui livra le serment de Cyrano et Christian :

- Veux-tu me compléter et que je te complète ? Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté, Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

Et Daphné, consciencieusement, répéta, lentement, chacun de ces mots :

- Veux-tu me compléter et que je te complète ? Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté, Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

Ils étaient désormais liés par le souffle et pour le souffle. Ils n’oublieraient jamais cet instant. Ils intégraient une grande et belle famille.

7.
La société invisible

Personne ne peut soupçonner leur présence. Ils se laissent voir uniquement des comédiens envers lesquels ils ont un devoir. Un devoir de souffleur. Mais ce n’est que la facette « sociale » de leur apparition.

Les souffleurs qui ont habité jusque-là cette histoire sont d’une autre trempe : ils se sont engagés à un devoir d’humanité.

S’il fallait les décrire, ce serait impossible puisqu’ils ne sont en aucun cas remarquables, au sens littéral du mot. Seules leur petite taille et leur souplesse, indispensables pour qu’ils puissent « caser dans un trou de souffleur », permettent d’éliminer toutes les autres corpulences. Façonnant leur âme avant tout, les souffleurs ont tendance à prendre la forme physique de ce qu’ils soufflent et de ceux auprès desquels ils soufflent. Ils soufflent donc ils sont. Mais encore faut-il avoir l’immense privilège de les voir pour ne pas douter de leur existence. Ils ne comptent pas sur ce sens humain là. Ils sont bien au-dessus de ça. Eux, ils portent la croyance, l’espoir, le souffle. Seulement à qui accueille leur souffle et autorise leur présence, ils se dévoilent. Ce sont les souffleurs, les souffleurs de théâtre, les souffleurs de mots, d’aspirations, d’inspirations et de beauté.

Cette merveilleuse entité appartient à une communauté, une société invisible qui peuple les théâtres, «La Confrérie des Souffleurs ».

Comme toute société qui se respecte, La Confrérie des Souffleurs a des règles et applique ainsi, à la lettre, le « Code du Souffleur ». Il leur rappelle à jamais leur service sur cette Terre, qu’ils exercent entre le monde réel et le nécessaire imaginaire.

Humbles âmes des théâtres, les souffleurs n’entrent ni ne sortent jamais par l’entrée des artistes. Ce n’est pas là leur territoire, uniquement réservé à ceux qui prennent la lumière, les comédiens. Leur monde est celui de l’ombre ou de la nuit, des dessous, des couloirs et des toits, tout ce qui est coins et recoins pour veiller, aider, porter ceux qui seront bientôt « inspirés » par eux. Ils habitent les profondeurs et tutoient les étoiles : lorsqu’ils transmettent le « souffle », l’inspiré passe par un ressenti intime et secret jusqu’à l’exprimer en une joie céleste.

Un souffleur doit, avant tout, savoir s’effacer devant le souffle quand il en ressent un et qu’il estime de son devoir « humain » de le transmettre. Aucun souffleur n’obéit ou n’aura à obéir à une hiérarchie établie car c’est l’urgence du souffle qui prime avant tout. La cause qu’ils servent est leur seul maître : préserver le souffle dans la société humaine.

Pour être adoubé « Souffleur » au sein de La Confrérie, il faut pouvoir et vouloir s’abandonner à cet appel, celui de la vocation de souffleur. Mais ce n’est que le premier stade – celui du ressenti et de la volonté. La deuxième étape demande de respecter des règles que voici. À ce jour, nul n’a pu en découvrir un exemplaire écrit. Peut-être que ce manuscrit n’existe pas car La Confrérie des Souffleurs protège avant tout l’oralité, l’art du théâtre, des conteurs et du partage d’un instantané pour toujours éphémère et unique.

- Devenir un souffleur demande abnégation et don de soi.


- Devenir un souffleur demande de savoir déposer une étincelle dans le cœur des spectateurs


- Devenir un souffleur empêche d’être un acteur


- Un souffleur a le rôle de faire voir, entendre et ressentir l’essentiel


- Un souffleur soutient l’infiniment petit dans l’infiniment grand


- Un souffleur doit savoir faire entendre ce qui ne s’entend pas

- Un souffleur ne quitte jamais son théâtre dût-il sombrer

- Un souffleur s’engage à transmettre les textes du théâtre


- Un souffleur s’engage à révéler les mots essentiels et beaux


- Un souffleur s’engage à tenter de faire entendre et ressentir son souffle par tous les moyens mais ne peut forcer à être entendu ou ressenti


- Un souffleur s’engage à rester humble, à privilégier l’humilité à l’ivresse des feux de la rampe.

- Un souffleur s’engage à être un passeur de beauté et de sensations inespérées

Malgré toute la beauté de cette Confrérie, il arrive qu’elle ne soit pas comprise ou qu’elle n’arrive pas à temps ou au bon moment. C’est ce qui donne à cette communauté son caractère humain et elle tient à rester humaine avec tous les aléas que cela peut entraîner. Le souffle, la flamme, l’étincelle peuvent irradier tout comme vaciller puis s’éteindre. Tel est le destin de la vie humaine. Nuls, pas même les souffleurs, ne peuvent changer cela. Leur magie est de celle que les enfants ont tous en eux. Pour perdurer, elle doit être partagée de façon à créer un pays d’humanité et d’espérance.

Il semblerait que nous ayons déjà trop parlé des Souffleurs. Ils pourraient en prendre ombrage. On en apprendra plus sur eux en suivant les pas de ceux qui ont saisi le souffle quand il fallait le saisir. Mais avant, un souffle que nous venons d’intercepter vient nous rappeler ceci : nous sommes tous appelés à être habités par le souffle et nous sommes tous appelés à devenir souffleur un jour.

Rideau.

8.
La désillusion ou l’incendie

Lili était sorti chercher à manger. Il avait hésité à faire un détour par l’orphelinat mais n’avait pas osé, n’ayant donné aucune nouvelle depuis le soir de la Première où il avait emmené les petits orphelins voir Peter Pan. Il s’en voulait d’avoir déserté. Mais il sentait qu’une force intérieure le poussait sur cet autre chemin et qu’un jour, il continuerait la tâche qu’il s’était assignée auprès de ces enfants perdus, abandonnés, comme lui.

L’horloge de Big Ben sonna les douze coups de midi. Les répétitions commenceraient donc dans une heure et Daphné arriverait au même moment. Lili se réjouissait, l’esprit tout guilleret, et pourtant, il lui sembla que la cloche avait produit un son glaçant. Le garçon chassa cette pensée lugubre de sa tête, se demandant comment il pouvait osciller autant ces derniers temps entre les plus beaux et les plus effrayants sentiments. Il lui fallait retrouver Daphné. Auprès d’elle, il ne connaissait plus le sens du mot « tourments » et tout se changeait en superbe amusement.

L’agitation était vive dans les rues de Londres à cette heure. Lili eut un nouveau pincement au cœur qui avait la couleur du bonheur et de la tristesse à la fois. Il revoyait les faubourgs parisiens du 28 décembre 1897, tout vibrants de la frénésie du soir tombant, enveloppant les passants. Ce fut ce soir-là où tout bascula, d’un côté, comme de l’autre. À nouveau, Lili fit un geste d’impatience alors qu’une grimace était venue habiter son beau et doux visage.

Il n’avait plus qu’à tourner sur Royal Land Street et il serait arrivé. Un soulagement l’envahit. Son univers, sa maison, sa famille, son pays n’étaient plus très loin. Quand, soudain, il entendit une déflagration d’une telle puissance qu’il fut projeté en arrière. Abasourdi, il mit quelques minutes à se relever. Son bras le heurtait. Ses oreilles sifflaient. Mu par une intuition terrible, il tourna sur la rue et fut transpercé au cœur. Son cher théâtre partait en fumée de bas en haut. Les flammes dévoraient toute la façade dans un bruit de crépitement infernal et étaient suivies d’explosions assourdissantes.
Lili était terrassé par ce qui se passait et il assistait, impuissant, au désastre. Au fur et à mesure que le bel édifice sombrait, dévoré par un feu d’une vigueur diabolique, le garçon se recroquevillait un peu plus sur lui-même. Il ne ressentait plus rien, il n’entendait plus rien sinon un son répétitif et plaintif qui ne pouvait articuler un seul mot. S’il avait pu regarder en face le ravage, il aurait vu des serpents venimeux étrangler ce temple de la beauté, les pupilles du Capitaine Crochet se dilater puis briller, les Peaux-Rouges danser et incanter autour du feu et le crocodile, soudain inutile, recracher un réveil cassé.

Un grand fracas se fit ensuite entendre puis plus rien. Un silence que Lili n’avait jamais connu auparavant s’empara de la rue où le Théâtre Duke of York avait brûlé. Sept jours exactement après que les enfants, grâce à Peter Pan, aient accédé à l’immortalité.

Autrefois, Lili chérissait le silence, les silences. Ils étaient beaux. Ils étaient purs. Désormais, ils seraient à jamais entachés de brûlures, dépecés jusqu’à l’os, souillés. Le petit resta prostré longtemps, adossé au mur de la rue. Personne ne semblait le voir. C’est que l’agitation insouciante de la mi-journée avait laissé place à l’urgence de la catastrophe. Mais de ça, Lili était absent. Ce monde n’existait plus pour lui et il n’existait plus à ce monde.

Quand sonna le dernier carillon de midi, le papa de Daphné réussit à allumer la cheminée du salon. Le feu fut très vif, agité de flammes dansantes. Ils étaient tous trois – Papa Loveday, Maman Loveday et Daphné - bien installés autour de cet âtre vivifiant et réconfortant. Dans un silence rythmé par les pétarades du feu follet, les parents se mirent à danser, encouragés par les petits applaudissements joyeux de Daphné. Une paix totale s’était installée entre le tressaillement des flammes et le mouvement ondulant de la valse. C’était un instant suspendu de belle insouciance où la douceur d’un foyer resplendissait comme jamais.
Daphné, prête à s’assoupir, comme bercée par ce délicieux tableau, se dit alors qu’il était bon de connaître ces moments flottants où son monde réel semblait atteindre son monde imaginaire. Elle se sentait l’âme transportée de sublimes pensées. Aujourd’hui, ce serait le septième jour depuis sa rencontre avec Lili. Et ce serait un instant béni car elle avait sept ans. Elle était persuadée que ce n’était pas une coïncidence.

La sonnette de la porte d’entrée retentit. Papa et Maman Loveday restèrent interdits. Daphné ne sut trop pourquoi. Le son était le même que d’habitude, aussi étrange que celui de la grande horloge de la ville, Big Ben. Il y avait décidément toujours quelque chose qui ramenait les grandes personnes à la réalité. Daphné ne voulut pas bouger et se pelotonna dans le fauteuil. Papa Loveday baisa la main de Maman Loveday et sortit voir de quoi il s’agissait. Daphné décida qu’elle ne voulait rien savoir de cet événement tout à fait ordinaire alors qu’elle était en train de vivre l’un de ces moments extraordinaires qu’il lui avait été donné d’expérimenter ces derniers jours. Elle ferma les yeux et reprit son songe là où il en était.

Un feu follet brûlait dans une charmante maison souterraine. À la chaleur de ce foyer, elle lisait des histoires de chevet à de ravissants garçons perdus. Seul le bouillonnement de la théière se faisait entendre et les enfants l’écoutaient, captivés. Mais, au-dehors, une forte explosion brisa cette quiétude familiale. Les pauvres petits garçons vinrent se réfugier, tétanisés, autour de Daphné. En mère-courage, elle décida de sortir voir. Et c’est là qu’elle l’aperçut. Son Peter Pan à la casquette était terrifié et regardait les nuages du Pays Imaginaire brûler. Il se retourna et lui lança un regard qui lui glaça le sang. Il était vide.

Daphné reprit ses esprits. Son papa était en train de la porter et sa maman suivait, attentive.

- Papa, Maman, il faut sauver Peter, mon Peter ! Il a changé de regard, il a perdu la foi.

Et Daphné d’éclater en sanglots.

Ses parents restèrent abasourdis. Daphné avait-elle ressenti quelque chose ? Pourtant, ils ne lui avaient rien dit. Ils décidèrent qu’il valait mieux qu’elle dorme - elle était soudainement épuisée - et que ce mauvais rêve serait vite chassé. Ils ne pouvaient cependant s’empêcher d’être très inquiets pour Lili car, d’après ce que leur petite fille leur avait raconté, le garçon à la casquette vivait dans le théâtre. Et on était venu leur annoncer que l’édifice était parti en fumée.

- Ma chérie, je file au théâtre m’enquérir des nouvelles. M. Barrie en saura peut-être un peu plus sur le jeune garçon.

La maman de Daphné baisa le front de son mari et, chacun de leur côté, sans s’être concertés, commencèrent à murmurer :
- Je crois aux fées, je crois aux fées.

Le papa de Daphné se sentait terriblement meurtri. Quelle horrible tragédie. Il espérait tant qu’il n’y aurait aucune victime à déplorer.
- Mon tout petit, mon petit, ma chérie, pensa le Papa de Daphné.
Il avait très peur pour sa petite fille. Ce théâtre et ce petit garçon l’avaient transformée, bouleversée. S’ils n’existaient plus, existerait-elle encore ?

Sur les lieux, c’était un théâtre de désolation. Alors que des policiers barraient la route, des poutres noircies fumaient encore et des pans de murs en lambeaux dispersaient leurs poussières dans les airs. M. Barrie était là, avec son fidèle Terre-Neuve, Porthos. Son regard toujours chargé de bonté avait laissé place à un abattement profond. Il restait statique, comme pétrifié devant ce spectacle qu’il n’aurait certainement jamais voulu imaginer.

- Monsieur Barrie, je suis effondré. Comment allez-vous ? Y avait-il du personnel au moment de l’incendie ? Savez-vous où est le petit Lili ? Nous sommes très inquiets mon épouse, ma petite-fille et moi.

Le papa de Daphné faisait tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas bousculer M. Barrie mais il savait qu’il était un homme de bien et que peu importait la bienséance lorsque des vies humaines étaient en jeu.

- Monsieur Loveday, quel bonheur de vous trouver là. Les répétitions ne devaient commencer qu’à 13 heures, personne, ni même le personnel, n’était encore au théâtre fort heureusement mais... nous n’avons trouvé aucune trace de Lili. C’est terrible, terrible. La seule chose que les policiers ont pu extraire de l’incendie, Dieu sait comment, c’est cette petite valise en osier. Je ne peux m’empêcher de serrer bien fort sa poignée, je ne sais pourquoi... comme si c’était Lili que je tenais dans ma main.
Le papa de Peter Pan se sentait impuissant face à la possible mort d’un enfant, lui qui, sept jours auparavant, avait offert à ces petits êtres, l’immortalité.

- Je suis accablé, tout comme vous M. Barrie.... mais si cette petite valise est sortie indemne de tout ça, c’est un signe, ne croyez-vous pas ? Je ne sais à qui elle appartient mais si cet objet n’a pas brûlé, je suis sûr que le petit Lili est sain et sauf. Je vous le promets. Nous croyons aux fées, nous croyons aux fées, rappelez-vous, répétez, répétez après moi...

Et M. Barrie tourna son regard perdu vers cette grande personne qui citait les fées et se dit que rien n’était fini après tout et que l’espoir existait encore.

Lili errait dans Londres depuis sûrement plusieurs heures. Plus rien ne lui importait alors il ne savait où aller. Il reprenait peu à peu ses esprits, bousculé par le bruit des sabots et réveillé par les commérages des passantes. Pourtant, tout lui faisait l’effet d’un brouhaha extrêmement bruyant mais inaudible. Il serra bien fort son foulard rouge et s’effondra. Il pleura. Longtemps, très longtemps. Quand il se réveilla, il était allongé dans un parc et sous un arbre, entre plusieurs fourrés. L’air était froid et la Lune étincelait dans le ciel. Il faisait nuit. Pendant quelques minutes, il se laissa aller à la douceur de ce rayon de lune qui le caressait mais, en un instant, ses tourments lui revinrent en mémoire et la Lune disparut tout à fait. Le ciel ne fut plus que noir et se chargea de nuages bas et lourds. Il plut. Il plut si fortement que Lili n’eut que le loisir de grimper dans l’arbre et, ayant trouvé un renfoncement accueillant, accablé, il s’endormit de nouveau.

Le jeune garçon venait de vivre un traumatisme sans égal. Le théâtre n’était plus. Ce théâtre auquel il avait accordé le peu d’espoir qui lui restait, avait disparu. Pendant sept belles années, il avait eu la chance de trouver une famille, Firmin et le théâtre ambulant. Puis, à cette grâce que lui avait fait la vie, un autre bonheur arriva s’associant pourtant à la plus intense des douleurs qui soit. Il connut le souffle et il perdit le souffle. Cyrano de Bergerac entra dans sa vie et Firmin en sortit.
Encore enfant, il conserva ce souffle dans sa valise qui l’accompagna chaque jour qui passait mais le théâtre ne pouvait plus le faire exister. En tout cas, il s’y refusait. Il décida de panser ses plaies et chercha à renouer avec ses origines en s’occupant de petits orphelins. Comme la France lui avait offert son plus grand coup de foudre puis arraché la plus grande partie de son cœur, il embarqua pour l’Angleterre, ce pays qui aimait tendrement, lui aussi, le théâtre. Lorsqu’on lui donna pour mission d’escorter au théâtre les Lost Boys de l’orphelinat où il était allé frapper à la porte en arrivant à Londres, Lili hésita. Et puis, il pensa à Firmin. Et il sut que c’était bien. Ce soir de Première de Peter Pan, il eut à nouveau sept ans. Toutes les sensations qu’il avait eues pour Cyrano refirent leur apparition. Le souffle était revenu. La trappe était à nouveau là. Et il avait rencontré une drôle de petite fée, une certaine Daphné. Il avait alors rêvé d’un second souffle mais, ce matin, le rêve s’était brisé. Il n’était plus sa réalité. Il avait quatorze ans, il n’était plus un enfant, il aurait dû le prévoir. La magie avait laissé place à l’incendie, l’espoir au désespoir, le rêve à la réalité. Une tempête avait pris naissance dans le cœur de Lili et serait plus terrible encore à son réveil.

Les souffleurs ! Où étaient les souffleurs ?

Lili venait d’ouvrir les yeux. De grosses gouttes lui tombaient dessus par intermittence. Mais oui, il était dans un arbre. Et il pleuvait, forcément. Satané temps de chien londonien ! Le théâtre avait brûlé. La mémoire lui revint. Le théâtre... Lili sentit sa gorge se nouer. Et les souffleurs ? La panique lui serra maintenant nettement la gorge. Il desserra son foulard rouge. Personne d’autre que Daphné et lui ne connaissait leur véritable existence. Lili ne savait pas s’ils se réunissaient ailleurs que dans les dessous et sur les toits du Duke of York’s Theatre. S’ils n’avaient pas d’autre lieu d’habitation, c’était une catastrophe, une tragédie. Il n’y aurait plus de rondes au clair de lune, plus de serment de souffle dans les décors. Il n’y aurait plus de souffle... Y aurait-il encore un souffle ? Lili sanglota en hoquetant. Il tomba de l’arbre. Il se sentait lourd, si lourd. Il poussa sur ses bras pour se lever mais sans succès. Il s’effondra à nouveau, s’étalant de tout son long dans l’herbe givrée du matin. De loin, on aurait pu croire que ce jeune garçon au visage pur dormait paisiblement parmi la nature éveillée. Mais il avait une douleur vive au côté gauche.

C’était donc ça la fin de l’enfance. Tomber de haut. Ne plus toucher le ciel mais manger la terre. Nous veillons à ce que les fées ne meurent pas avait dit un souffleur, se rappela Lili. Mais s’ils étaient tous morts, qui veilleraient sur les fées désormais ? Et sans fées, plus d’espoir. « Mais à quoi bon ? Le théâtre était mort, le spectacle effacé, Peter Pan rayé de la carte, toutes mes sensations ridicules », pensa Lili qui perdait doucement la foi.
Pourquoi tout ce que la vie lui offrait, la vie le lui reprenait ? Lili haït soudain les mots, les faiseurs de mots et tout ce qui se rapportait aux histoires. On n’a pas le droit de raconter des histoires aux enfants. Ils ne sont pas armés pour en affronter la réalité. Son cauchemar ne faisait que commencer.

Monsieur Loveday était rentré chez lui en courant. Sa petite fille ne devait rien savoir avant que Lili ait été retrouvé. Mais si jamais cela prenait trop de temps, ils devraient, eux ses parents, l’avertir et veiller à ce qu’elle ne l’apprenne pas par un tiers. Ils sauraient dire les mots qu’il faut. Pour l’instant, le silence était la meilleure solution. Puis, il faudrait préparer l’enfant à recevoir l’affreuse nouvelle et cela demandait du tact et de l’amour, beaucoup d’amour.

- Papa, Papa ! Où étais-tu passé ? Maman n’a rien voulu me dire et Rose m’a dit que je ne sortirai pas aujourd’hui. Que se passe- t-il ? Les répétitions ont déjà commencé. Je manque à mon rendez- vous et j’ai fait un serm...

Daphné s’arrêta instantanément. Personne ne devait connaître son serment de souffle indéfectible. C’était un secret entre sa famille de cœur et elle. Daphné se sentit soudain envahie d’une force immense.

- Mon petit, mon tout petit, aujourd’hui M. Barrie a été dans l’obligation de stopper les répétitions car M. du Maurier est souffrant. Le théâtre n’a même pas été ouvert ce matin et la représentation de ce soir est annulée. Mais nous allons en profiter pour nous réchauffer autour du feu en famille, chanter des chansons, lire des histoires et... se coucher plus tôt.

Son papa lui cachait quelque chose, Daphné le sut immédiatement mais comme elle était une petite fille très bien élevée et qu’elle aimait beaucoup son papa, elle décida de ne rien demander de plus. C’était sûrement pour son bien qu’il ne lui disait pas tout. Sa maman eut l’air de soupirer d’une drôle de manière, comme si elle s’était libérée d’un énorme poids. Rose, de son côté, paraissait bien trop enjouée pour que Daphné croie que tout allait bien dans cette maison.

La pluie commençait à tomber à grosses gouttes, Papa et Maman Loveday en profitèrent pour ajouter que c’était « le temps parfait » pour prendre le thé. Les Anglais boivent toujours du thé dans les moments de crise, c’est bien connu. Daphné était définitivement inquiète.
- Je reviens pour le thé, lança-t-elle en montant l’escalier.

Il y avait un endroit qui reliait Daphné à ses peurs les plus terribles et qui l’apaisait en même temps par sa mélancolie. C’était le petit grenier à la jolie persienne qui donnait sur les toits de la ville. Elle y observait le ciel à la nuit pour s’entraîner à contempler frontalement cette noirceur insondable sans baisser les yeux. Cet après-midi, la pluie s’écrasait sur la fenêtre en de petits filaments évanescents et les toits ruisselaient. Elle se laissa aller à ses pensées et ouvrit le contenu de son cœur au ciel tourmenté qu’elle contemplait.
 Quoi de plus beau qu’un cœur de petite fille ? Ce muscle qui bat si fort parfois, et qui sait garder ce doux secret du tressaillement de l’âme.
 Daphné se sentait appelée vers des contrées incroyables où la Beauté a fait son nid. Cet endroit, elle le sentait, ne ressemblerait qu’à elle. Elle commençait tout juste à le créer. C’était son Pays Imaginaire. Il avait surgi, neuf et pur, après la représentation de Peter Pan. Elle le portait en elle depuis toujours mais il avait bien voulu faire son apparition ce soir-là. Lili en fut le commencement et le chamboulement. Il était le garçon merveilleux, celui qu’elle avait toujours voulu être, celui contre qui elle se battait à l’épée et celui auquel elle voulait ressembler. Il était son miroir, son alter ego, celui qu’elle aimerait.

La toiture, juste au-dessus de Daphné, craqua. La petite fille entendit des pas... et de lourdes glissades. Elle se releva, aux aguets. Quelqu’un venait de sauter sur le toit de la maison voisine, toute proche. Les souffleurs. C’était eux. Trempés jusqu’aux os, ils marchaient sur le toit des Banks, leurs voisins. Quelle folie par un temps pareil !

Daphné, dans sa spontanéité d’enfant, ouvrit la fenêtre pour leur crier de la rejoindre :
- Les souffleurs, les souffleurs, venez vite par ici, je peux vous cacher sous les toits. Il y fait toujours noir, vous serez à l’abri de la lumière que vous fuyez et vous serez protégés.


Les toits londoniens, on le sait bien, sont faits pour que les héros de romans puissent se mouvoir autrement que dans les rues. Ce serait sinon d’un banal.

L’équipée du théâtre arriva à Daphné non sans mal. La cape de l’un s’était accrochée à une cheminée, les feuilles de l’autre le faisaient glisser et la chemise de nuit de l’une la rendait bien peu présentable. La souffleuse à la peau diaphane et le souffleur à la moustache fine se donnaient la main et gardèrent, pendant le périple, un parfait équilibre. Une ombre qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de Peter Pan les suivait.

- Que faites-vous ici ? Je croyais que vous ne quittiez jamais votre théâtre ?

- Mademoiselle Daphné, il est arrivé un grand malheur. Le théâtre a brulé cet après-midi et Lili est introuvable.

C’était le souffleur au grand nez qui avait parlé. Sa voix d’une grande bonté n’avait pas pu atténuer le choc que ses paroles produisirent sur Daphné.
Daphné sut désormais que des mots pouvaient ouvrir le cœur en deux. Daphné comprit que même un souffleur bien intentionné peut faire du mal. Elle s’évanouit.

9.
À la recherche du souffle perdu

- Je pouvais les entendre, je pouvais les sentir, je pouvais les voir quand j’étais jeune et pur.

- De quoi parlez-vous, cher Lili ?


- Je parle d’une tragédie. C’est fini...


- Très cher enfant, remettez-vous, là, c’est fini

- Je ne pleure pas. Un homme ne pleure pas. Mais justement, c’est qu’en devenant homme, je suis devenu insensible à tout, à tout...

- Écoute mon petit, explique-moi, je suis tout ouïe, je suis tout à toi, je ne comprends pas

- Je suis devenu insensible à la beauté, à l’infiniment petit dans l’infiniment grand, à l’âme des mots, au souffle...

- La beauté ? Mais elle est là sous tes yeux – as-tu vu ces boucles ébènes et ces yeux au regard bleu myosotis ; L’infiniment petit dans l’infiniment grand, mais c’est le Jolly Roger ondoyant sur les mers ; l’âââme des mots, ne suis-je pas le meilleur représentant du bon ton ? Et le souffle, ah, le souffle, c’est celui du vent que chaque jour j’ai dans mes voiles ! Que demander de plus, Lili ? Chic, non ?

Lili parlait à Crochet. Ce dernier semblait l’avoir recueilli dans la cabine de son bateau pirate et l’emmenait, toutes voiles dehors, vers un Pays qui n’était pas le Pays Imaginaire. Lili ne montrait aucune résistance particulière et se confiait à lui comme il l’aurait fait auprès de sa valise ou de Firmin, le temps où Firmin était encore là et où sa valise n’était pas partie en fumée dans l’incendie du théâtre...

- Alors je n’aurais rien perdu ? Croyez-vous que j’ai encore le souffle en moi, monsieur ? Je me sens... différent, moins fort, moins enjoué, moins émerveillé, moins enfant...

- Aaaah, enfant que tu es, adulte que tu deviens ! Sais-tu que j’ai ressenti exactement la même chose que toi ? Nous passons tous par là.

- Sauf votre respect, monsieur, je n’avais jamais pensé que vous aviez connu le souffle, la beauté, l’innocence, l’insouciance... Alors, vous aussi ?

- C’est gentil tout plein ce que tu me dis là mais moi aussi j’ai souffert, mon garçon. Je ne suis pas un Dieu des mers insensible. Oui, j’ai été et je suis un Pirate mais je suis avant tout un être humain. Et tous les êtres humains pleurent, rient, espèrent et... meurent.

- Excusez-moi, monsieur Crochet. Vous avez bien sûr une part d’humanité en vous. Que serait le Pays Imaginaire, Peter Pan ou les Enfants Perdus sinon ? Mais n’en êtes-vous pas la part sombre ?

- Cher petit d’homme, la vie n’est pas si tranchée, tu sais. Il n’y a pas les enfants et les adultes d’un côté, les gentils et les méchants de l’autre. Tu es un tout, je suis un tout. Nous nous ressemblons plus que tu ne le penses.

- Oui, j’ai de mauvaises pensées depuis que le théâtre a brûlé.

- Lesquelles ? Confie-toi à Papa Crochet, rajouta-t-il d’un ton mielleux. Je suis un expert en la matière, Ah, Ah, Ah ! Pardonne-moi, je m’emballe, je t’écoute, je suis tout ouïe, je suis tout à toi.

Avant de répondre, Lili sortit de son engourdissement et regarda les choses plus précisément. Le Capitaine Crochet de son cauchemar avait la moustache fine, le sourire carnassier d’un égorgeur de grand chemin, les manières d’un élégant avec afféterie, et un esprit qu’il semblait avoir ravi aux grands érudits. À coups de grands moulinets de bras, de phalanges dépliées jusqu’à leur plus extrême laxité pour faire cliqueter ses bagues au tintinnabulement infernal, et de sourires grimaçants aussi effroyables que pitoyables, il avait fière allure car sa misère était belle. Irrésistible et intrigant, il hantait le jeune garçon en proie aux doutes que Lili était parce qu’il portait en lui cette lueur d’enfance aimée et qui lui échappait, habilement dissimulée sous un rire démoniaque. Il rejoignait enfin le genre humain. Son travestissement effrayant ne faisait plus effet sinon pour les cœurs cadenassés. Pour Lili, il avait cessé d’être un cauchemar, l’illustration de tout ce qu’il refusait et le vilain pirate le savait. Il s’en servait pour mieux l’attirer dans ses filets.

- Je crois que vous m’êtes apparu parce que j’ai eu ces mauvaises pensées. Je crois bien avoir dit que je haïssais le théâtre, ses mots et les histoires que l’on raconte aux enfants... Mais est-ce que si je retrouve de bonnes, de merveilleuses pensées, je pourrais convoquer le souffle à nouveau ? C’est impossible, ils sont tous morts. Les souffleurs, Firmin...

Lili continuait sans même considérer qu’il était l’invité de Crochet.

- Il y a bien Miss Daphné mais c’est une enfant, elle n’a que sept ans, elle ne pourra pas comprendre mon revirement, mes doutes, mes ténèbres. Je croyais que nous nous comprenions mais c’est fini, ça aussi...

Il ne pouvait s’arrêter de se parler à lui-même :

- Je suis seul, tout seul. Rien ne sert d’avoir le souffle car il est fait pour être partagé. J’ai été abandonné, puis orphelin une deuxième fois et rayé de la carte par l’incendie. Personne n’est venu à ma recherche. Peut-être ne suis-je plus qu’un débris fumant pour certains...

Il continua son monologue, mettant dans la balance sa bonne et sa mauvaise conscience. Crochet boudait dans un coin de sa cabine. Il aurait aimé jouer, continuer à être le mauvais génie de ce petit. C’était vraiment pas juste, les enfants de nos jours ne croyaient plus ni aux fées, ni aux méchants. Il relança tout de même son petit jeu :

- Tu n’es plus seul, mon enfant, moi, je suis là à tes côtés à t’écouter. Oui tu as été abandonné et lâchement ! Pourquoi personne n’est venu te chercher, te sauver de tes tourments ?
Le Pirate sanguinaire tentait de cacher coûte que coûte sous un ton doucereux, la rougeur soudaine de ses pupilles enflammées de haine.
- Dans ce monde et dans tous les autres, tu ne pourras que compter sur toi-même sauf, bien sûûûûr, susurrait-il à outrance, quand ceux qui sont faits pour toi viennent à ton secours à temps. Moi, je suis venu car tu m’as appelé dans ton sommeil agité. Je n’ai pas hésité.

Lili reprenait soudain sa pleine conscience. Il tutoyait Crochet désormais. Il n’y avait plus de vouvoiement qui tienne. Il avait compris son petit jeu. Le diable dit toujours à moitié la vérité pour mieux s’immiscer dans les brèches béantes de vos doutes.

- Je t’ai appelé ? Comment ? Lorsque j’étais désespéré et que j’ai haï toutes les belles choses que je venais de perdre ? Alors, tu es vraiment le Mal. Tu es venu te repaître de mon mal et tu crois que je vais te laisser faire ? En garde, si tu es un homme.

Lili fonça sur une épée qui se trouvait dans la réserve personnelle du Capitaine Crochet mais le Pirate n’avait pas fini de triturer la plaie ouverte du garçon. Et les mots étaient son arme préférée :

- Tu n’as pas appelé que moi, Ah, Ah ! Tu les as invoqués eux aussi, tes amis les souffleurs ! Sont-ils venus ? T’ont-ils mis en sécurité ? Noooooon.

Ce « non » fut le plus terrible que Lili entendit de toute sa vie. Il n’en avait jamais vraiment entendu. Firmin lui avait appris la beauté du « oui » et l’importance des explications, des mots. Le « non » tout court n’existait pas dans le monde de Firmin.

- Que te promettaient-ils ? Des souffles magiques ? Des ressentis exquis ? Des instants d’éternité ? Ah, laisse-moi rire ! Jamais, tu m’entends, jamais, tu ne réussiras à saisir un instant de bonheur éternel. Tu le sais tout aussi bien que moi, le bonheur se fane, les sensations s’effacent et le temps passe, les êtres aimés meurent, d’autres vous oublient...

Le Capitaine Crochet était sorti de ses gonds. Il était fulminant. Ses yeux lançaient des éclairs et une tempête s’était levée au-dehors faisant dangereusement tanguer le bateau, plus épave que fringant vaisseau de pirate.

- Crois-tu tout ce que l’on te raconte ? Ce que je te raconte ? Ah, Ah, Ah, bien sûr qu’il faut choisir, c’est ça le monde des adultes et tu n’y pourras rien changer. Tu n’es pas Peter Pan, tu grandis, tu cogites, tu doutes et le temps, le temps, le temps fait son Tic Tac infernal et tu dois avancer, toujours...

Et il marqua un temps d’arrêt. L’horrible Crochet ouvrit sa grande et belle bouche dans un rictus immonde. Il exultait :
- ... Donc, choisir. Alors, choisis !

Lili vit qu’il avait chaud et froid en même temps et que son cœur battait la chamade. Le vent s’engouffra dans la cabine par une fenêtre qui venait de s’ouvrir sous l’effet de la tempête. 
N’était-ce pas toutes les caractéristiques d’un souffle ?

Lili se réveilla. Il était dans Royal Land Street. Comment était-ce possible ? Il se rappelait d’un arbre, d’avoir eu très froid... Il avait dû être accaparé par ses horribles pensées et marcher, marcher.

Il tourna sur la rue et s’effondra à genoux. Le théâtre, son cher théâtre, n’était plus que débris et poussières. Ce n’était pas un cauchemar. C’était le monde réel. Ah ! Quelle épée acérée venait de lui transpercer le cœur.

- Mon garçon, mon garçon ! Qu’avez-vous ? Très cher enfant, remettez-vous, là, c’est fini,

Cette voix. Quelqu’un le soutenait et l’aidait à se relever. C’était M. du Maurier, l’interprète du Capitaine Crochet.

- Mais je vous connais ! Vous étiez aux répétitions ! Quel est votre nom ?

- Lili, Monsieur du Maurier. C’est une tragédie. Tout est fini.


- Tu n’es pas seul, mon enfant, raconte-moi, comment vas-tu ?

- Ils sont tous morts, les souffleurs, Firmin, ma valise...


- De qui parles-tu ? Personne n’est mort, mon garçon, nous n’étions pas encore en répétition, le théâtre était fermé. Il n’y a aucune victime à déplorer.

- Je suis seul, tout seul. Rien ne sert d’avoir le souffle car il est fait pour être partagé. J’ai été abandonné, puis orphelin une deuxième fois et effacé de ce monde par l’incendie. Personne n’est venu à ma recherche. Peut-être ne suis-je plus qu’un débris fumant pour certains...

- M. Barrie sait-il que tu es ici ? Viens, nous allons le trouver. Tu es en état de choc. Tu n’es plus seul, mon enfant, moi, je suis là à tes côtés.

- Je crois bien avoir dit que je haïssais le théâtre, ses mots et les histoires que l’on raconte aux enfants...

- Lili ! Lili ! Tu es vivant, vivant ! Oh, oui, les fées existent ! Merci les fées !
Un petit être sautillant venait de bondir sur Lili qui était très mal en point et ne répondit rien.
- Lili, c’est moi, c’est Monsieur Barrie ! Tu me reconnais ? Regarde-moi, écoute-moi, tout ira bien, c’était un accident...

- Laissez-moi ! Je ne vous crois plus, ce n’est pas rien, c’est tout, tout ! J’ai tout perdu ! La confiance, la foi, le souffle, les fées, je ne crois plus à rien. Tout est parti en fumée hier et mon âme avec.

M. Barrie comprenait très bien ce que pouvait endurer ce garçon. Il ne baissa pas les bras, il savait qu’il avait croisé son chemin pour l’aider et le guider :
- C’est normal que tu sois bouleversé, mon garçon. Mais tu peux croire encore. Tout n’est pas parti en fumée et le souffle ne peut qu’exister car sinon, comment expliquer que cette valise en osier – en osier ! – n’ait pas brulée ?

Lili en eut le souffle coupé. Sa valise. Sa valise avait survécu à l’incendie. Seule parmi les décombres. Elle était toute sa vie, son passé, son présent, son avenir. Tous ses mots étaient dedans. Tous ses souffles aussi. Mais c’était trop beau, c’était trop facile. Ce n’était qu’une valise, un objet. Vide. Comment avait-il pu s’accrocher à ça durant toutes ces années ? Il était seul, vraiment seul. Firmin était mort quelques jours après le soir de Cyrano. Lili avait continué à croire en la beauté pour Firmin, il avait saisi toutes les chances que lui offrait la vie mais là, c’était trop. Il n’avait plus la force.

Dans un dernier élan, rempli de désespoir, Lili arracha la valise des mains de M. Barrie et courut si vite qu’il n’entendit bientôt plus les cris du papa de Peter Pan. Il tenait fermement la poignée de sa valise en osier mais ce n’était plus le même sentiment de propriété. Il avait décidé de s’en débarrasser. Il était temps de grandir, de passer à autre chose, de jeter les bonheurs enfantins loin de lui. La valise n’était-elle pas le rappel douloureux de souvenirs merveilleux ?

Lili manqua de glisser plusieurs fois sur les pavés du bord de la Tamise tout mouillés de la pluie qui venait de tomber avant de s’arrêter. Puis, il s’assit sur sa valise et pleura :

- Pourquoi m’avez-vous abandonné ? Vous avez été là dans mes moments de bonheur mais jamais quand j’ai vraiment eu besoin de vous. Quand Firmin est mort, je ne vous ai plus sentis, depuis que le théâtre a brûlé, je n’entends plus que les malheurs et ne rêve que de cauchemars. Aujourd’hui, je décide de ne plus croire aux souffleurs et au souffle, je prends ma vie en main, je ne crois plus qu’en moi, je ne compterai que sur moi.

Et Lili empoignant sa valise, prit un grand élan s’apprêtant à la jeter dans la Tamise.

10. Retour au Pays

- Mademoiselle Daphné, mademoiselle Daphné, revenez à vous, s’il vous plaît ! La pauvre petite, que n’avons-nous pas dit ?

- Je le savais, moi, qu’il ne fallait pas lui souffler une chose pareille. C’était trop dur, elle n’est encore qu’une enfant !

- Avions-nous le choix ? J’ai ressenti l’urgence de ce souffle en moi, je devais lui partager, c’est comme ça. Ne revenons pas sur nos règles de fonctionnement.

- Un souffle qu’il dit ! Le souffle ne doit-il pas plutôt faire tendre nos inspirés vers la beauté ? Ici, tout n’est désormais que ruine et désolation.

Les cinq souffleurs que Lili avait découvert sur les toits du théâtre ainsi que Mrs Whisper, l’ombre de Peter Pan, étaient désormais dans le grenier de M. et Mme Loveday. Daphné gisait, inconsciente, dans leur bras, et voilà qu’ils se chamaillaient pour avoir tout raconté à l’enfant de l’incendie et de la disparition de Lili.

- Il arrive parfois qu’un souffle soit difficile à entendre et à ressentir. C’est aussi notre rôle. Nous sommes là pour faire avancer, pour faire grandir.

- Je ne dis pas le contraire, je pense seulement que cette enfant n’était pas prête à recevoir l’intensité de ce souffle. Il faut mesurer cela aussi, ne crois-tu pas ?

- Arrêtez de disserter, nous devons agir. Ses parents doivent se demander ce qu’elle fait et vont la chercher partout. Nous ne pouvons être découverts. Réveillons-là, mettons-là dans son lit car il fait désormais nuit, redonnons-lui du rose aux joues, du baume au cœur et partons.

- À toi, alors.

Et le souffleur recouvert de feuilles d’arbre s’avança et souffla ces mots :

- Vous n’avez qu’à penser à des choses merveilleuses, elles vous emporteront dans les airs.

Et, après avoir délicatement déposé l’enfant dans sa chambre alors que la nuit tombait sur ce jour funeste, ils partirent à nouveau sur les toits de Londres à la recherche d’un recoin secret où reprendre leur souffle.

- Daphné, Daphné, ma chérie, mon enfant, mon tout petit, qu’as-tu ? Où étais-tu passée ?

Papa et Maman Loveday n’avaient pas trouvé Daphné dans le grenier et ils se trouvaient désormais dans sa petite chambre, à son chevet.

- Si je pense à des choses merveilleuses, elles m’emporteront dans les airs, dit-elle.

- Pourquoi dis-tu cela, mon enfant ?
Maman Loveday était déroutée.

- Parce que le théâtre a brûlé, que Lili a disparu mais que je ne dois pas perdre mon souffle.

- Comment le sais-tu ? Qui te l’as dit ? Nous allions t’en parler, ma chérie, c’était à nous, tes parents, de t’annoncer la mauvaise nouvelle. Mais de quel souffle parles-tu ?

Papa Loveday fut soudain très triste.

- Je l’ai senti Papa, j’ai fait des cauchemars. Ne vous inquiétez pas, je me sens forte maintenant. Je dois surtout retrouver Lili.

- Ma chérie, c’est ce que nous voulions faire avant de te parler de tout ça. Tu viendras avec nous demain matin rendre visite à M. Barrie pour savoir s’il a eu quelques nouvelles. Mais dors maintenant, il est l’heure.

Et Daphné s’abandonna étrangement à un lourd sommeil alors qu’elle luttait pour rester éveillée et veiller, par la pensée, son ami disparu.

Le lendemain matin, Londres s’était éveillée sous la pluie. Daphné pensa que sa chère patrie compatissait à son malheur. Sa maman lui prenant la main, son papa la soutenant, ils partirent alors tous trois à la recherche de Lili.

- Daphné, M. et Mme Loveday ! Venez vite ! Lili est vivant ! Lili s’est enfui ! M. du Maurier et Porthos l’ont suivi mais moi, je les ai perdus de vue. J’ai de bien trop petites jambes en comparaison de celles de Gerald. Nous devons faire vite. Il est parti en direction du fleuve.


Quelle bonne fortune ! La famille Loveday venait de tomber sur M. Barrie. Le petit homme était affolé, ses cheveux toujours soigneusement peignés étaient désormais en bataille, et ses petits yeux, égarés, mais Lili vivait, pensa Daphné :
- Je le savais, le souffle existe encore !


Ce jour nouveau était merveilleux.
 L’heureuse émotion fut pourtant vite balayée par le gros Terre-Neuve de M. Barrie qui, très nerveux, leur sauta tous dessus, faisant tomber son maître.

- Porthos, Porthos, voyons, c’est inconvenant. Que veux-tu me dire ?

Le chien aboyait si fort qu’il paraissait impossible de croire à une bonne nouvelle.

- Suivons-le, vite !

M. Barrie partit en premier, suivi par Mme Loveday qui tenait la main de Daphné et son papa, fermant la marche de cette nouvelle aventure qu’elle baptisa en elle-même : « À la recherche de l’Enfant perdu ».

M. du Maurier avait réussi à retrouver Lili. L’enfant longeait le fleuve, manquant de glisser à chaque instant. Il le vit s’asseoir sur la valise et pleurer longtemps. De grosses larmes coulaient sur ses joues et il parlait en levant les yeux au ciel.

- M. du Maurier, où est Lili ?

C’était la petite Daphné qui venait d’arriver en courant. Avant même que le comédien ne lui réponde, elle vit le garçon. Il s’était levé et avait empoigné sa valise. Daphné comprit tout de suite. Elle s’élança, sous les yeux de Porthos, M. Barrie, Papa et Maman Loveday, qui suivaient de près :

- Lili, non, ne fais pas ça ! Lili, réveille-toi ! Le souffle est toujours en toi et il est en moi. Tu n’as pas le droit de faire ça !

L’horreur et la beauté, la souffrance et la joie se confondaient alors. Des souffles de différentes espèces. C’était à chacun de nous de les différencier. Lili comprit. Il était à la croisée des chemins. Il devait choisir.

C’était fait.
Même sans la présence des souffleurs, et grâce à Daphné, sa petite fée qui l’avait retrouvé, il sut qu’il voulait un souffle de vie plutôt que de mort et de malheur. La souffrance lui avait au moins permis ça : comprendre qu’il n’était jamais seul, même dans la solitude. Il avait toujours le souffle en lui. Il l’avait !

- Rien ne sert de te tuer, Crochet ! J’ai une méthode bien plus efficace que la lame et répandre le sang. Et je l’ai toujours su. C’est Cyrano qui me l’a enseignée un soir de grand théâtre. Je vais te tuer avec les mots. Vois-tu, même sans la présence des souffleurs, j’ai le souffle de vie, de beauté et de joie en moi. Je l’ai parce que je l’ai reçu et que je l’ai partagé lors d’un serment de souffle indéfectible. Et cette nuit, tu m’as fait comprendre que même la plus grande et majestueuse souffrance – oui, tu es beau et très élégant, Crochet ! - ne vaut pas les plus minuscules instants d’éternité que nous fait vivre la beauté des mots, du théâtre et du partage. À Jamais, Crochet !

Résigné, le Pirate sauta dans les flots déchaînés.

Lili reprenait soudain conscience. Il était sur la berge, Daphné lui agrippait le bras, M. du Maurier, M. Barrie, M. et Mme Loveday les regardaient, angoissés, et Porthos était en train de lui bondir dessus. Dans le choc, sa valise en osier tomba sur les pavés. Abruti par les effusions d’amitié du gros chien, Lili se releva tant bien que mal. Son dos et ses bras étaient endoloris et meurtris mais c’est son cœur qui brûlait le plus fort. Un changement s’opérait en lui mais il ne savait encore si c’était de la haine ou de l’amour.

- Oh Lili !
Daphné se jeta dans les bras de Lili, qui, le pauvre, ne sut pas trop quoi faire. Il était sain et sauf, elle voulait fêter ça. Les grandes personnes qui les entouraient se prirent, elles aussi, automatiquement dans les bras.

Ensuite, Lili se mit à genoux, tout doucement, il prit sa chère valise dans les bras, et, lui demanda pardon :
- Oui, le passé existe avec ses souffrances mais aussi ses joies. Si je veux grandir et dessiner mon avenir, il faut que je te garde, toi ma valise, pour ne pas mourir.

Porthos qui ne démordait pas de ses envies d’embrassades se jeta à nouveau sur Lili, envoyant valdinguer la pauvre valise tout juste remise de ses émotions. Celle-ci s’ouvrit et laissa voir un double-fond. Lili ne l’avait jamais remarqué. Il s’était toujours contenté d’ouvrir et de refermer cette petite valise pour y mettre ses mots, ses bonheurs et ses espérances, sans jamais l’explorer plus avant. Un morceau de papier y était caché. Intrigué, il lut, dans un murmure pareil à un souffle :

- « Tu vas jouer le rôle de ta vie, mon petit. C’est ton souffle. Partage-le. Ton Firmin, ton “papa de la route” pour toujours et à jamais ».

Daphné et Lili se remirent en route vers la ville tenant tous deux la poignée de la valise en osier, de sorte que l’on aurait pu croire qu’ils marchaient main dans la main, leurs petits pas accordés crissant délicieusement dans la neige qui venait de tomber, renouvelant tout sur son passage.

Ils partaient vers leur Pays Imaginaire.

Epilogue

- Peu importe l’édifice, la maison matérielle, si je porte en 
moi le souffle, je ne m’effondrerais pas. L’incendie ne nous a pas tués, il a anéanti des pierres. Notre âme, notre souffle sont à jamais conservés par nous-mêmes. Voici pourquoi il faut transmettre, voici pourquoi je souhaite intégrer la Confrérie des Souffleurs.

Lili, exalté, parlait au souffleur au grand nez.

- Tu as souffert, tu as grandi et tu as dit oui au souffle, à nouveau. Oui, Lili, tu peux devenir un souffleur parmi La Confrérie. Tu es assez fort, assez mature pour ça. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi si jeune ? Il y a une seule chose que tu dois savoir avant de...

Lili coupa le souffleur. Il était trop impatient d’accomplir son destin :

- Firmin m’a dit que je devais partager mon souffle et que c’était le rôle de ma vie. Je suis certain désormais qu’il connaissait votre existence et qu’il voulait faire de moi un souffleur. Et je souhaite réaliser son dernier vœu.

- Firmin, dis-tu ?

Le souffleur s’était arrêté net. Il avait l’air estomaqué, à la fois heureux et quelque peu ennuyé.

- Vous l’avez connu ? Oh, dites-moi que oui. Je sais si peu de choses sur mon « papa de la route ». Voyez-vous, il n’était plus tout jeune quand il nous a quittés... et je n’avais que sept ans...

Lili était tellement heureux. Il avait retrouvé la trace de son passé merveilleux, de son enfance insouciante, de son père adoptif et adoré. Que la vie était bien faite !

- Mon cher Lili, comment vous dire... Était-il votre père ?

- Oh, il le sera toute ma vie mais, à vrai dire, je peux vous le dire à vous, je suis un enfant abandonné ou bien un enfant perdu, je ne sais. Firmin m’a raconté m’avoir trouvé nouveau-né dans une valise déposée en bord de route. C’est tout ce que j’ai et tout ce que je connais de mes origines.

- Lili, je dois te dire que je ne m’attendais pas du tout à ça. J’en suis heureux et en même temps malheureux. C’est une longue histoire... Firmin devait être un souffleur...

- Pourquoi « devait » ? Il ne l’a pas été ? Je pensais qu’il l’était puisqu’il me demande de le devenir dans sa dernière lettre. Un fils doit prendre la relève du père, n’est-ce pas ?

- Oui, mon petit, bien sûr, mais la vie en a décidé autrement pour ton « papa de la route ». Et nous en avons tous été attristés.

- Firmin était le meilleur homme sur terre, le plus exquis des êtres sublunaires !

Lili ne pouvait supporter que son Firmin ait souffert.


- Lili, mon petit, veux-tu m’écouter et que je te raconte la belle personne qu’était ton « papa de la route » ?

Et le souffleur à l’aspect de Cyrano commença à raconter l’histoire de Firmin « sur la route » :

- Lorsqu’il était petit garçon, Firmin nous a ressentis, comme toi. C’était un enfant de la balle. Il avait grandi dans les coulisses des théâtres et vibrait à chaque représentation. Il ne cessait de répéter qu’il voulait faire ce métier pour s’amuser. Firmin voulait être comédien pour toujours jouer. Quand il fut en âge de voler de ses propres ailes, Firmin décida de parcourir les routes avec une troupe au service du spectateur délaissé. C’était un être épris de liberté. Il voulait procurer du bonheur, des sensations fortes, du ressenti profond, de belles passions. Il avait le souffle en lui et il ne nous avait pas oublié. Un jour, il nous demanda d’être adoubé souffleur. Ce qui fut... impossible.

- Mais pourquoi ? Pourquoi ? Il procurait aux gens tant de souffle, tant de beauté !
Lili était d’une nervosité telle qu’il s’apprêtait à pleurer mais il se mordit la lèvre. Il ne pouvait passer pour un enfant, pas en ce moment.

- Ce fut impossible, mon enfant, car le « Code des Souffleurs » stipule que la vocation de souffleur empêche de poursuivre la vocation d’acteur et... vice versa. L’histoire aurait pu s’arrêter là mais c’était sans compter sur la vigueur de ton cher papa de la route.

- Comment ? Mais... je veux être comédien moi-même. C’est toute ma vie. J’ai grandi sur les routes du spectacle avec Firmin. J’ai joué dans les villages, sur les roulottes, en plein air. Même si je me suis éloigné du théâtre quand Firmin est parti, je ressens dans mes veines que je suis fait pour la scène. Je sais aussi que je veux partager mon souffle, Firmin me l’a demandé. Je DOIS être un souffleur, comprenez-vous ?

- Je comprends que l’histoire se répète et que Firmin avait le même discours. Petit, ne fais pas la même erreur. Tu devras renoncer à cette vocation sublime et indispensable qui est de conserver le souffle sur cette Terre.

- Que s’est-il passé exactement avec Firmin ?

- Je me rappellerai toute ma vie de ce qu’il nous a dit cette nuit-là. « Comment vous nourrissez-vous vous-même ? Il faut vous incarner pour pouvoir transmettre et faire vibrer le public car le souffle s’éteindra s’il n’est pas embrasé. Croyez-moi ! Des mots peuvent être vidés de leur sens et de leur beauté si on ne les vit pas, si on ne leur offre pas une âme. Il faut donner corps aux mots pour qu’ils passent du cœur des comédiens à celui des spectateurs. »

- C’est merveilleux, n’est-ce-pas ?

- C’est très beau, très fort, oui mon petit, mais conjuguer les deux vocations entraînerait inévitablement des dérives et nous ne pouvions faire une exception, même pour Firmin.

- Quelles dérives ? Expliquez-moi.

- Tu ne peux comprendre encore car tu n’as pas réellement goûté aux pièges de la scène et aux mirages des feux de la rampe... Incarner les mots que nous soufflons reviendrait à les éclipser au profit d’un ego, celui du comédien. Prendre la lumière fait tourner la tête, Lili...

- Mais aviez-vous ce genre d’inquiétudes avec Firmin, je suis certain que non !

- Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, personne ne peut jamais savoir. Quand les vannes sont toutes ouvertes, la voie est libre. Nous ne pouvons faire vivre ce danger aux textes et aux mots que nous transmettons depuis des générations. Un souffleur ne pourra jamais flamboyer, médites bien ça petit !

Lili comprenait La Confrérie des Souffleurs, leur travail de protection des mots était louable mais quand il s’agissait de faire surgir des sensations, fallait-il être raisonnable ? Et pourquoi l’humilité dont les Souffleurs se targuaient ne pouvait-elle pas définir un acteur ?

Lili sauta de joie. Il venait de trouver, il venait de comprendre. Firmin, oh, Firmin, comme il aurait voulu le serrer dans ses bras en cet instant béni.

- Cher souffleur, j’ai la preuve la plus belle, la plus louable, la plus théâtrale qu’un souffleur peut aussi être un acteur.

- Tu m’intéresses ! Laquelle, cher enfant ? Je t’écoute, je suis tout ouïe, je suis tout à toi

- Le personnage de Cyrano de Bergerac par Monsieur Edmond Rostand. Quel héros plus flamboyant et quel homme plus humble que celui-là, ferraillant contre les ennemis du verbe et aimant jusqu’au sacrifice et dans l’ombre ? Mon cher Firmin était bouleversé au sortir de la pièce. Il est mort quelques jours plus tard. Je ne savais pas jusqu’alors pourquoi il m’avait quitté si tôt mais je le devine à présent : Cyrano fut la plus grande rencontre de toute sa vie. Tout ce qu’il m’a toujours enseigné, soufflé - car c’était bien un souffleur des grands chemins - avait été dit ce soir-là de la manière la plus sublime qui soit. Il pouvait s’endormir tranquille. Il m’avait tout dit, tout légué, tout fait ressentir. Cyrano de Bergerac allait m’habiter toute ma vie durant et Firmin pouvait s’en aller sans trembler.
 Dites-moi comment, après cela, vous ne pouvez pas autoriser la symbiose acteur-souffleur. On peut être dans la lumière et être un souffleur, un veilleur.

Laissez-moi accomplir le destin de Firmin...

Claire Bonnot

Table

1. Au Paradis............................................................................2

2. Au Pays du Jamais...............................................................25

3. Le garçon merveilleux........................................................37

4. La rencontre........................................................................40

5. Le souffle retrouvé.............................................................44

6. Le territoire mystérieux.....................................................50

7. La société invisible..............................................................78

8. La désillusion ou l’incendie................................................81

9. À la recherche du souffle perdu.........................................90

10.Retour au Pays....................................................................97

Epilogue..................................................................................102

J’ai pris la liberté de mêler aux aventures de mes petits héros, Lili et Daphné, les œuvres majeures de Edmond Rostand et James Matthew Barrie, Cyrano de Bergerac (d’après le texte de la pièce de 1897) et Peter Pan (d’après le roman de 1911 tiré de la pièce jouée en 1904), dont de larges extraits sont cités.
Dans ce roman, certains des personnages créés par Edmond Rostand et James Matthew Barrie participent au voyage ainsi que des personnes ayant réellement existé avec lesquelles j’invente ma propre histoire.

***

The End