"La Grande Musique" de Stéphane Guérin par Salomé Villiers : les notes imprévisibles de la vie

À voir si : vous avez le cœur passionné et bien accroché

vu au Phénix Festival à Paris

au Festival OFF d’Avignon 2021
au Théâtre Buffon

© Cédric Vasnier © Prismo Production

© Cédric Vasnier © Prismo Production


“C’est la vie qui a coupé les jambes d’Esther ?”

La Grande Musique, Stéphane Guérin


Histoire de famille bouleversante s’inscrivant dans la Grande Histoire, “La Grande Musique” touche à un endroit universel : ce qui fait l’identité de chacun, somme d’un passé souvent inconnu ou secret. Le texte, l’interprétation et la mise en scène sont au diapason. Une pièce magnifique !

Nous assistons à un mariage. La mariée tarde, les parents semblent peu convaincus de cet heureux dénouement et le frère noie l’inquiétude familiale dans la danse. Il y a un hic. Bonne intuition : scène suivante, la mariée a pris la poudre d’escampette et se retrouve assise à un bar avec un parfait inconnu. Elle, c’est Esther (une Hélène Degy habitée). Elle vient d’écrire un livre sur la prostitution dans les camps de concentration. Et elle est persuadée d’entendre des voix. Nous l’entendons aussi et la voyons, cette voix. Elle s’appelle Marcel Vasseur (Bouleversant Brice Hillairet) et a la forme d’un petit être effrayé, vêtu de vêtements déchirés. Il veut parler…

S’inscrire dans une histoire familiale, pour le meilleur et pour le pire

Le corps aurait une mémoire, celle des bagages transgénérationnels. C’est le concept de la psychogénéalogie, développée dans les années 1970, qui a inspiré l’auteur Stéphane Guérin. Savoir d’où l’on vient, n’est-ce pas la grande histoire de chacun ? Car sans passé, pas d’avenir. Esther en fait les frais lorsqu’elle s’effondre en direct à la télévision en pleine promotion de son livre. Diagnostic ? Elle ne peut plus marcher. La jeune femme est littéralement bloquée. De cette tragédie qui fait l’effet d’une déflagration familiale s’ensuivra une épiphanie. Esther veut comprendre et part à l’assaut des non-dits familiaux, dénouant le drame originel, déterrant les secrets pour mieux les intégrer. Le voyage à travers les époques est poignant, la pièce nous faisant traverser quatre générations de 1943 où le jeune Marcel Vasseur s’éprend d’une prostituée allemande en plein milieu de l’horreur des camps jusqu’à aujourd’hui où une famille moderne se voit confrontée aux fantômes du passé qui demandent à être honorés, réintégrés. Quel merveilleux terreau théâtral que celui de la famille ! Stéphane Guérin, l’auteur, et Salomé Villiers, la metteure en scène, nous embarquent dans une fresque déchirante qui touche en plein cœur et qui a la finesse de dépeindre à merveille les rapports familiaux. Les confrontations ne peuvent ôter l’amour profond, teinté d’autant de rires que de larmes.

Une pièce d’une justesse bouleversante

Il ne manque aucune note à cette partition merveilleuse qu’est “La Grande Musique”. La mise en scène virevolte avec maestria entre les époques dans un jeu de lumières au diapason des émotions, le texte ravit les oreilles tant il sait faire la part belle à la mélancolie aussi bien qu’à l’humour - les scènes familiales entre la mère Nelly (Raphaeline Goupilleau, cette voix, ce jeu !) et le fils Hervé (Pierre Hélie, absolument génial) sont extraordinaires -, et le jeu des six acteurs (nommons aussi Étienne Launay, d’une justesse folle en compagnon de la quête, et Bernard Malaka, père et grand-père au jeu impeccable) s’inscrit dans ce grand tout, alerte, hilarant, frémissant. On les sent tous transcendés par cette histoire d’une quête éternelle pour relier le visible et l’invisible… Il semble d’ailleurs que ce plateau se charge de vibrations transgénérationnelles, celles, peut-être, de tous ces êtres appartenant à la Grande Histoire et qui se retrouvent depuis des siècles pour faire famille au théâtre…

Claire Bonnot

“La Grande Musique” de Stéphane Guérin, mise en scène par Salomé Villiers

Durée : 1h35